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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2203029

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2203029

jeudi 14 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2203029
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantELATRASSI-DIOME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 juillet 2022 et un mémoire complémentaire enregistré le 23 décembre 2022, M. A C, représenté par Me Elatrassi, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision du préfet de l'Eure du 29 mars 2022, portant saisie définitive de ses armes ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 2 500 euros en indemnisation des préjudices subis ;

3°) d'enjoindre à l'administration de lui restituer les biens saisis dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. C soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle a été adoptée par une autorité dont il n'est pas justifié de la compétence ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 312-9 du code de la sécurité intérieure ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 312-7 du code de la sécurité intérieure ;

- elle procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux de sa situation ;

- elle est illégale compte tenu de l'illégalité de la mesure initiale de saisie des armes ;

- la conservation de ses armes de chasse après le délai d'une année lui a causé des préjudices qu'il incombe à l'Etat de réparer, à savoir, 1 500 euros au titre du préjudice moral et 1 000 euros au titre du préjudice d'agrément.

Par des mémoires en défense enregistré le 11 octobre 2022 et le 30 décembre 2022, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par un courrier du 23 août 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative de ce que le tribunal était susceptible de relever d'office le moyen tiré de l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires, faute de liaison du contentieux.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bouvet, premier conseiller ;

- les conclusions de M. Dujardin, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Le 1er décembre 2020, sur appel d'un voisin, la Gendarmerie Nationale est intervenue au domicile de M. C, en raison du comportement suicidaire de l'intéressé. A l'issue de cette intervention, les forces de l'ordre ont saisi les armes de M. C, qui a été transporté aux urgences psychiatriques d'Evreux. Par un arrêté du 4 mars 2021, le préfet de l'Eure a ordonné à M. C de remettre aux services de police toutes armes en sa possession. Par un courrier du même jour, notifié le 21 juin suivant, M. C a été invité à présenter ses observations avant que ne soit décidée leur restitution ou leur saisie définitive, ce qu'il a fait, par courrier du 27 juin suivant. Par arrêté du 29 mars 2022, le préfet de l'Eure a prononcé la saisie définitive des armes et munitions de M. C et l'a interdit d'en acquérir de nouvelles. M. C a formé, le 8 avril 2022, un recours gracieux contre cette décision, qui a été expressément rejeté le 5 juillet suivant. Par la présente instance, M. C, demande, à titre principal, l'annulation de l'arrêté du 29 mars 2022.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, M. B, directeur de cabinet du préfet de l'Eure était compétent, en vertu d'un arrêté de délégation de signature du préfet du 27 septembre 2021, pour signer l'arrêté contesté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté litigieux, qui vise, notamment, les dispositions des articles L. 312-9 et L. 312-10 du code de la sécurité intérieure, rappelle les circonstances de l'intervention au domicile de M. C, fait état du suivi médico-psychologique et psychiatrique de l'intéressé, vise le rapport d'expertise du Dr D, psychiatre et qui recense l'ensemble des armes, déclarées et non déclarées, appartenant au requérant, conservées par la Gendarmerie Nationale, est suffisamment motivé.

4. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, ni de la motivation de l'arrêté telle qu'analysée supra, que le préfet de l'Eure aurait manqué à son obligation de procéder à un examen particulier de la situation personnelle de M. C, avant d'édicter les mesures de police en litige.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 312-7 du code de la sécurité intérieure : " Si le comportement ou l'état de santé d'une personne détentrice d'armes, de munitions et de leurs éléments présente un danger grave pour elle-même ou pour autrui, le représentant de l'Etat dans le département peut lui ordonner, sans formalité préalable ni procédure contradictoire, de les remettre à l'autorité administrative, quelle que soit leur catégorie. ". Aux termes de l'article L. 312-9 du même code : " La conservation de l'arme, des munitions et de leurs éléments remis ou saisis est confiée pendant une durée maximale d'un an aux services de la police nationale ou de la gendarmerie nationale territorialement compétents. / Durant cette période, le représentant de l'Etat dans le département décide, après que la personne intéressée a été mise à même de présenter ses observations, soit la restitution de l'arme, des munitions et de leurs éléments, soit leur saisie définitive. ". Aux termes de l'article L. 312-10 du même code : " Il est interdit aux personnes dont l'arme, les munitions et leurs éléments ont été saisis en application de l'article L. 312-7 ou de l'article L. 312-9 d'acquérir ou de détenir des armes, munitions et leurs éléments, quelle que soit leur catégorie. / Cette interdiction cesse de produire effet si le représentant de l'Etat dans le département décide la restitution de l'arme, des munitions et de leurs éléments dans le délai mentionné au premier alinéa de l'article L. 312-9. Après la saisie définitive, elle peut être levée par le représentant de l'Etat dans le département en considération du comportement du demandeur ou de son état de santé depuis la décision de saisie. ".

6. Il résulte des articles L. 312-7, L. 312-9, L. 312-10 et R. 312-69 du code de la sécurité intérieure que, lorsque le préfet s'est fondé sur le danger présenté par une personne pour lui ordonner de remettre une arme à l'autorité administrative, cette mesure emporte pour l'intéressé une interdiction d'acquérir ou de détenir des armes et munitions qui produit effet tant que le préfet n'a pas décidé la restitution de l'arme. Le préfet dispose d'un délai d'un an pour décider, après avoir invité la personne à présenter ses observations, la restitution ou la saisie définitive de l'arme. L'expiration de ce délai ne le prive pas de la possibilité de prendre l'une ou l'autre de ces décisions mais ouvre seulement à l'intéressé la possibilité de rechercher la responsabilité de l'Etat au titre des préjudices que le retard apporté à la décision a pu lui causer.

7. Au cas d'espèce, la décision par laquelle le préfet de l'Eure a ordonné à M. C la remise de toutes les armes et munitions en sa possession a été édictée le 4 mars 2021. Il s'ensuit que le délai d'un an prévu à l'article L. 312-9 du code de la sécurité intérieure cité au point n°5 a commencé de courir à compter de cette date. Ainsi, l'arrêté litigieux, adopté le 29 mars 2022, est intervenu postérieurement à l'expiration de ce délai. Toutefois, en application des principes cités au point précédent, dès lors qu'une telle expiration ne prive pas le préfet de la possibilité de prendre une décision, soit de restitution, soit de saisie définitive, M. C ne peut utilement se prévaloir de l'illégalité de l'arrêté litigieux, au motif que celui-ci aurait été édicté postérieurement au délai d'un an. L'intéressé est, en revanche, fondé à rechercher l'engagement de la responsabilité de l'Etat au titre des préjudices résultant, le cas échéant, du retard imputable à l'administration dans la prise de cette décision.

8. En quatrième lieu, la décision de saisie définitive des armes et munitions détenues par M. C a été adoptée par le préfet de l'Eure à l'issue d'une intervention en urgence menée par la Gendarmerie Nationale au domicile du requérant, en raison de son comportement suicidaire. Il ressort, à cet égard, des déclarations de l'intéressé, consignées par les enquêteurs de la Gendarmerie de Pont-Audemer, dans un procès-verbal d'audition du 18 février 2021, que M. C a indiqué, à propos de la réalité de son projet suicidaire " Oui, j'étais déterminé () ". Il ressort en outre des éléments versés aux débats que le requérant était en possession de très nombreuses armes et munitions, soit huit carabines et fusils, dont deux armes longues de catégorie C non déclarées, entreposées dans des conditions non-sécurisées. Dans ces conditions, et compte tenu, par ailleurs, du caractère récent, à la date de la décision attaquée, de son entreprise suicidaire, nonobstant l'avis favorable du médecin psychiatre consulté par le requérant le 11 janvier 2022 et de l'inscription de M. C dans un parcours de prise en charge médico-psychologique, il n'apparait pas qu'en décidant de la saisie définitive des armes à feu dont l'intéressé avait été précédemment dessaisi, le préfet de l'Eure ait méconnu les dispositions citées au point n°5, ou adopté une mesure de police qui ne serait pas nécessaire, adaptée et proportionnée aux risques associés au comportement du requérant. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions combinées des articles L. 312-7 et L. 312-9 du code de la sécurité intérieure doit donc être écarté.

9. En cinquième lieu, au regard de l'ensemble des éléments précédemment exposés, l'erreur manifeste d'appréciation invoquée par M. C, n'est pas établie.

10. En dernier lieu, M. C ne peut utilement se prévaloir de l'illégalité de la mesure initiale de saisie en urgence de ses armes, par la Gendarmerie Nationale, qui ne constitue pas la base légale de la décision du 29 mars 2022 contestée. Le moyen tiré de l'exception d'illégalité doit, par suite, être rejeté comme inopérant.

Sur les conclusions indemnitaires :

11. Le requérant n'établit pas avoir formé devant l'administration, préalablement à l'introduction de la requête, ni même en cours d'instance, une demande tendant à l'indemnisation des préjudices qu'il invoque. Par suite, faute de liaison du contentieux, ses conclusions indemnitaires sont, en tout état de cause, irrecevables et ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'a pas, dans la présente instance, la qualité de partie perdante, la somme demandée par M. C au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de l'Eure.

Délibéré après l'audience du 24 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

M. Bouvet, premier conseiller,

M. Mulot, premier conseiller,

Assistés de M. Boulay, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 novembre 2024.

Le rapporteur

C. BOUVET

La présidente,

A. GAILLARD

Le greffier

N. BOULAY

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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