Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2203036
lundi 25 juillet 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2203036 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Avocat requérant | EDEN AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 juillet 2022 à 19 heures 35, et un mémoire enregistré le 25 juillet 2022, Mme A B, représentée par la SELARL EDEN Avocats, demande au juge des référés :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du préfet de la Seine-Maritime du 26 novembre 2021 ordonnant son transfert en Espagne ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai de sept jours à compter de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ou à titre subsidiaire de celles de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence est remplie ;
- il est porté une atteinte grave à son droit de solliciter l'asile, à son droit de mener une vie privée et familiale normale, son droit à des conditions matérielles d'accueil décentes, son droit à un recours effectif et à l'intérêt supérieur de ses enfants ;
- il est porté une atteinte manifestement illégale à ces droits dès lors que le refus d'abroger le transfert dont elle fait l'objet n'est pas motivé, n'a pas été précédé d'un examen sérieux de sa situation et méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ; dès lors également que l'exécution de ce transfert méconnaît les dispositions des articles 30, 31 et 32 du règlement (UE) n° 604/2013 et méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
Par un mémoire en défense enregistré le 23 juillet 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.
Vu :
- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les demandes de référé ;
- les autres pièces du dossier, notamment celles produites par Mme B à l'audience.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Après avoir convoqué les parties à l'audience publique.
Au cours de l'audience publique du 25 juillet 2022 à 14 heures, après la présentation du rapport, ont été entendues les observations de Me Leprince, pour Mme B, de Mme B et de M. B, le préfet de la Seine-Maritime n'étant ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction est intervenue à 15 heures en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".
2. Il y a lieu, eu égard à l'urgence, d'admettre Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
3. Par arrêté du 26 novembre 2021, dont la légalité n'a pas été remise en cause par le tribunal, le préfet de la Seine-Maritime a ordonné le transfert de Mme B, de nationalité ivoirienne, et de ses trois enfants mineurs en Espagne, où l'intéressée a demandé l'asile. Mme B a demandé, par courrier adressé le 25 mars 2022, l'abrogation de l'arrêté de transfert, ce que le préfet a implicitement refusé. Mme B demande au juge des référés d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté de transfert alors qu'un vol est prévu le 26 juillet 2022 à destination de l'Espagne. Elle fait valoir que sa fille aînée a accouché d'un enfant en février 2022 et que le père de son dernier enfant, résidant régulièrement en France, a saisi le juge aux affaires familiales, qui doit rendre sa décision le 29 juillet 2022, aux fins de se voir accorder, notamment, un droit de visite et d'hébergement.
4. Il ne résulte de l'instruction aucun lien de mariage entre Mme B et la personne, nommée M. B, qui a saisi le juge aux affaires familiales, sans d'ailleurs connaître le lieu de résidence réel de Mme, et dont l'intéressée n'avait pas évoqué la présence en France lors de son entretien avec les services de la préfecture. Pour établir un lien de parenté entre M. B et le dernier enfant de Mme B, lequel est né en 2016 alors que M. B résidait en France, la requérante produit à l'audience un extrait d'acte de naissance dont elle dit avoir demandé la copie lorsqu'elle était en France. Cependant, cet acte de naissance ne comporte que des indications très sommaires sur l'identité de M. et de Mme B, et ne précise notamment pas leurs dates et lieux de naissance, et a été établi en 2021 au vu d'un jugement supplétif, non produit, rendu le 2 août 2021 alors que Mme B avait quitté son pays, selon elle, depuis deux ou trois ans. Ce document, qui ne présente dès lors pas de force probante, ne peut donc suffire à démontrer un lien de parenté. Pour justifier d'un lien affectif, au demeurant nécessairement très récent, seule une vidéo de M. B et d'une enfant est montrée à l'audience et la contribution de celui-ci à l'entretien et à l'éducation de l'enfant ne peut être regardée comme démontrée par la preuve d'un seul virement bancaire de 50 euros de M. B à Mme B effectué en juillet 2022. Mme B a été mise à même de ses observations au juge aux affaires familiales lors de l'audience du 24 juin 2022 et n'est pas fondée à soutenir que l'exécution de son transfert porterait atteinte à son droit à un recours effectif.
5. Si l'aînée de Mme B a accouché d'un enfant postérieurement à l'arrêté de transfert, il résulte de l'instruction que les autorités espagnoles ont accepté la prise en charge de ce dernier. Il ne résulte d'aucune pièce ni d'aucune allégation précise que l'unité familiale de Mme B, ses trois enfants et son petit-enfant ne pourrait pas être préservée en Espagne, alors qu'il n'est pas allégué que tel n'aurait pas été le cas lorsque l'intéressée y a demandé l'asile. Rien n'indique non plus que l'ensemble de la famille ne pourra pas bénéficier dans ce pays d'une prise en charge adaptée à l'âge et à l'état de santé de chacun de ses membres et à un logement décent.
6. Il en résulte que Mme B n'est pas fondée à soutenir que le refus d'abroger son transfert et la mise à exécution de ce transfert porteraient une atteinte disproportionnée à son droit à mener une vie privée et familiale normale et à l'intérêt supérieur de ses enfants et petit-enfant et méconnaîtraient les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
7. Mme B n'établit pas avoir demandé la communication des motifs de la décision implicite rejetant sa demande d'abrogation de l'arrêté de transfert. Rien n'indique que cette décision implicite aurait été prise sans que soit réalisé, au préalable, un examen sérieux et approfondi de sa situation personnelle et familiale.
8. Il résulte de l'instruction que la France a informé l'Espagne de l'évolution de la composition de la famille de Mme B. Aucun commencement de preuve n'est apporté que ce pays, qui a accepté le transfert de ses 5 membres, n'aurait pas prévu les modalités permettant de protéger leurs droits, de prendre en compte leurs besoins particuliers et de leur fournir des conditions matérielles d'accueil décentes et adaptées à l'âge de chacun. Rien n'indique que les membres de la famille de Mme B auraient besoin de soins et traitements médicaux particuliers dès leur arrivée qui auraient dû être portés à la connaissance de ce pays. La requérante n'est donc pas fondée à soutenir que l'exécution de son transfert méconnaîtrait les dispositions des articles 30, 31 et 32 du règlement (UE) n° 604/2013 du parlement européen et du conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride. L'exécution de la décision de transfert a précisément pour objet de permettre l'examen de la demande d'asile présentée par Mme B par l'État qui en est responsable et ne saurait dès lors être regardée comme portant une atteinte à son droit de solliciter l'asile.
9. Il résulte dès lors de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la condition tenant à l'urgence à statuer, que Mme B n'établit pas que la mise à exécution de son transfert en Espagne porterait une atteinte grave et manifestement illégale à ses droits et libertés fondamentales et que les circonstances qu'elle invoque auraient un caractère exceptionnel ou présenteraient un degré de gravité telle que l'exécution de la mesure de transfert en Espagne comporterait des effets excédant le cadre qu'implique normalement cette mise à exécution. La requérante n'est donc pas fondée à demander sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du préfet de la Seine-Maritime du 26 novembre 2021 ordonnant son transfert en Espagne. Par voie de conséquence, ses conclusions présentées à fin d'injonction sous astreinte et au titre des frais d'instance doivent être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : Le surplus de la requête de Mme B est rejeté.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B, à la SELARL EDEN Avocats et au préfet de la Seine-Maritime.
Fait à Rouen, le 25 juillet 2022.
La juge des référés, La greffière,
H. C A. LENFANT
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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