vendredi 14 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2203964 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 4 ème Chambre |
| Avocat requérant | EDEN AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 4 octobre 2022, M. A B, représenté par la SELARL Eden avocats, demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler la décision implicite de rejet de son recours formé le 21 juillet 2022 à l'encontre de la décision du 15 juin 2022 par laquelle l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) lui a refusé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;
3°) d'enjoindre à l'OFII de rétablir ses conditions matérielles d'accueil dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir ; à titre subsidiaire de procéder à un nouvel examen de sa situation, dans un délai de sept jours à compter du jugement à intervenir, le tout sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros TTC à verser à son conseil, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n°91-647 du 10 juillet 1991, valant renonciation de la part contributive de l'Etat ; à titre subsidiaire de lui verser directement la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. B soutient que la décision attaquée :
- est signée par une autorité incompétente ;
- est insuffisamment motivée ;
- n'a pas été précédée d'un examen relatif à sa vulnérabilité ;
- a été adoptée au terme d'une procédure irrégulière en méconnaissance des dispositions de l'article L. 551-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et en l'absence d'une procédure contradictoire préalable ;
- est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux ;
- repose sur des faits inexacts alors qu'il appartient à l'OFII de justifier le manquement reproché ;
- méconnaît les dispositions de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- méconnaît les dispositions de l'article L. 551-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- repose sur une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 janvier 2024, l'OFII, représenté par son directeur général, conclut au rejet la requête de M. B.
Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.
Vu :
- la décision du 8 novembre 2022 par laquelle M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Favre,
- et les observations de Me Dantier, représentant M. B.
L'OFII n'était ni présent, ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant congolais né le 5 mai 1989, a sollicité le bénéfice des conditions matérielles d'accueil le 15 juin 2022 lors du dépôt de sa demande d'asile. Par une décision du 15 juin 2022, la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a refusé de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. M. B a formé le 21 juillet 2022 un recours administratif préalable, lequel a fait d'objet d'une décision implicite de rejet dont il demande l'annulation.
Sur l'aide juridictionnelle provisoire :
2. M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 8 novembre 2022. Ainsi, ses conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire sont devenues sans objet. Il n'y a plus lieu d'y statuer.
Sur le cadre du litige :
3. Aux termes de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil peuvent être refusées, totalement ou partiellement, au demandeur dans les cas suivants : / () 4° Il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27; / () La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article () prend en compte la vulnérabilité du demandeur. ". Aux termes de l'article D. 551-17 du même code : " La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application de l'article L. 551-15 est écrite, motivée et prend en compte la vulnérabilité du demandeur. Elle prend effet à compter de sa signature. Dans un délai de deux mois à compter de la notification de cette décision, le bénéficiaire peut introduire un recours devant le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, à peine d'irrecevabilité du recours contentieux. La décision comporte la mention des voies et délais dans lesquels ce recours peut être formé. Le directeur général de l'office dispose d'un délai de deux mois pour statuer. A défaut, le recours est réputé rejeté. Toute décision de rejet doit être motivée. ". Aux termes de l'article L. 412-7 du code des relations entre le public et l'administration " La décision prise à la suite d'un recours administratif préalable obligatoire se substitue à la décision initiale ".
4. L'institution, par ces dispositions, d'un recours administratif préalable obligatoire à la saisine du juge, a pour effet de laisser à l'autorité compétente pour en connaître le soin d'arrêter définitivement la position de l'administration. Il s'ensuit que la décision prise à la suite du recours se substitue nécessairement à la décision initiale et qu'elle est seule susceptible d'être déférée au juge de la légalité. Il en résulte que les vices propres de la décision initiale ne sauraient être utilement invoqués à l'appui d'un recours contestant la décision rejetant ce recours. Cette substitution ne fait toutefois pas obstacle à ce que soient invoqués à son encontre des moyens tirés de la méconnaissance de règles de procédure applicables à la décision initiale qui, ne constituant pas uniquement des vices propres à cette décision, sont susceptibles d'affecter la régularité de la décision soumise au juge.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
5. En premier lieu, une décision implicite est réputée prise par l'autorité qui est saisie de la demande. Dès lors que M. B a saisi le directeur général de l'OFII par son recours préalable du 21 juillet 2022, la décision implicite de rejet est réputée avoir été prise par cette autorité. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.
6. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que, par un courriel du 21 juillet 2022, M. B a saisi le directeur général de l'OFII d'un recours préalable obligatoire dirigé contre la décision du 15 juin 2022 lui refusant le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Dès lors, il résulte de ce qui a été dit précédemment que la décision implicite rejetant ce recours s'est nécessairement substituée à la décision initiale du 15 juin 2022. En tout état de cause, M. B n'établit pas, ni même n'allègue qu'il a sollicité auprès de l'OFII la communication des motifs de la décision implicite en litige. Il s'ensuit que le moyen tiré du défaut de motivation de la décision initiale doit être écarté comme étant inopérant.
7. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment de la fiche d'évaluation de vulnérabilité renseignée lors du dépôt de la demande d'asile de M. B le 15 juin 2022, que l'intéressé a bénéficié d'un entretien de vulnérabilité lors de son passage au guichet unique, à l'occasion duquel son état de vulnérabilité a été évalué à 0 sur une échelle de 0 à 3. Dans ces conditions, les moyens tirés du défaut d'évaluation de sa vulnérabilité et du défaut d'examen personnalisé doivent être écartés.
8. En quatrième lieu, aucune disposition législative ou réglementaire ne prévoit, préalablement à l'édiction d'une décision portant refus d'octroi des conditions matérielles d'accueil, l'obligation de mettre en œuvre une procédure contradictoire. Les dispositions de l'article D. 551-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne prévoient une telle procédure qu'en cas d'édiction d'une décision de retrait du bénéfice de ces conditions matérielles d'accueil. Par suite, le moyen tiré d'un vice de procédure en l'absence de procédure contradictoire préalable à l'édiction de la décision en litige doit être écarté.
9. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 551-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de sa demande par l'autorité administrative compétente ". Aux termes de l'article L. 551-10 du même code : " Le demandeur est informé, dans une langue qu'il comprend ou dont il est raisonnable de penser qu'il la comprend, que le bénéfice des conditions matérielles d'accueil peut lui être refusé ou qu'il peut y être mis fin dans les conditions et selon les modalités prévues aux articles L. 551-15 et L. 551-16 ". Aux termes de l'article R. 551-23 du même code : " Les modalités de refus ou de réouverture des conditions matérielles d'accueil sont précisées par l'Office français de l'immigration et de l'intégration lors de l'offre de prise en charge dans une langue que le demandeur d'asile comprend ou dont il est raisonnable de penser qu'il la comprend ".
10. Il n'est pas contesté que M. B ne s'est pas vu proposer d'offre de prise en charge par l'OFII et que, par conséquent, il n'a pas été informé des modalités de refus des conditions matérielles d'accueil. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que, lors de l'enregistrement de sa demande d'asile le 15 juin 2022, le requérant a été reçu en entretien par un auditeur asile de l'OFII, lors duquel il a déclaré parler le français, comme en atteste la fiche d'évaluation de vulnérabilité signée par l'intéressé. Par ailleurs, M. B a pu présenter utilement des observations quant aux circonstances de l'enregistrement de sa demande d'asile lors de son recours préalable formé le 21 juillet 2022. En outre, il ne ressort d'aucune autre pièce du dossier et n'est pas même soutenu que M. B aurait été empêché de présenter des observations qui auraient été de nature à ce que la procédure administrative aboutisse à un résultat différent. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce et eu égard au motif pour lequel les conditions matérielles d'accueil lui ont été refusées, ce vice de procédure n'a pu exercer d'influence sur le sens de la décision en litige et l'intéressé ne peut être regardé comme ayant été privé d'une garantie.
11. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil peuvent être refusées, totalement ou partiellement, au demandeur dans les cas suivants : () 4° Il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27. / La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur ". Aux termes de l'article L. 531-27 du même code : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides statue en procédure accélérée à la demande de l'autorité administrative chargée de l'enregistrement de la demande d'asile dans les cas suivants : () 3° Sans motif légitime, le demandeur qui est entré irrégulièrement en France ou s'y est maintenu irrégulièrement n'a pas présenté sa demande d'asile dans le délai de quatre-vingt-dix jours à compter de son entrée en France () ". Les conditions matérielles d'accueil sont proposées au demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de la demande d'asile. Dans le cas où elle envisage de refuser les conditions matérielles d'accueil, il appartient à l'autorité compétente de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, d'apprécier la situation particulière du demandeur au regard notamment de sa vulnérabilité, de ses besoins en matière d'accueil ainsi que, le cas échéant, des raisons pour lesquelles il n'a pas respecté les obligations auxquelles il devait déférer pour bénéficier des conditions matérielles d'accueil.
12. En se bornant à soutenir qu'il n'est pas établi que sa demande de bénéficier des conditions matérielles d'accueil a été présentée après l'expiration d'un délai de quatre-vingt-dix jours à compter de son entrée en France, M. B n'apporte aucun élément de nature à contredire la date d'entrée sur le territoire du 5 mars 2022 retenue par l'OFII. Par ailleurs, s'il fait valoir qu'il vivait en Ukraine jusqu'en mars 2022, que lors de son arrivée en France, il a été orienté vers le dispositif spécifique de protection temporaire réservé aux déplacés d'Ukraine et qu'il n'a eu connaissance de la possibilité de déposer une demande d'asile qu'après avoir été exclu de ce dispositif spécifique, ses allégations ne sont assorties d'aucune précision ou justification permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par suite, il ne peut être regardé comme établissant l'existence d'un motif légitime expliquant le dépôt tardif de sa demande d'asile. Il s'ensuit que la décision attaquée ne méconnait pas l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. M. B n'établit pas davantage que la décision attaquée serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation et d'une erreur de fait.
13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte, ainsi que celles formulées au titre des frais liés à l'instance.
D E C I D E :
Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de M. B tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à la SELARL Eden avocats et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.
Délibéré après l'audience du 31 mai 2024, à laquelle siégeaient :
- Mme Van Muylder, présidente,
- M. Cotraud, premier conseiller,
- Mme Favre, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024.
La rapporteure,
Signé : L. FAVRE
La présidente,
Signé : C. VAN MUYLDER Le greffier,
Signé : J.-B. MIALON
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
J.-B. MIALON
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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