Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2204138
jeudi 20 octobre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2204138 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge Unique |
| Avocat requérant | EDEN AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 16 octobre 2022, M. B, représenté par la SELARL EDEN avocats, demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 14 octobre 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination, et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant la durée d'un an ;
3°) d'annuler la décision du 14 octobre 2022 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence ;
4°) d'enjoindre au préfet, en cas de reconnaissance du bien-fondé de la requête au fond, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans l'attente du réexamen de sa situation, dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
5°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ou à titre subsidiaire la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. B soutient que :
o L'obligation de quitter le territoire français :
- a été prise par une autorité incompétente ;
- n'est pas suffisamment motivée ;
- a été prise en méconnaissance de son droit à être entendu ;
- méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
- méconnaît les stipulations du 1° de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
o La décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :
- n'est pas suffisamment motivée ;
- a été prise sans examen de sa situation personnelle ;
- est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
- méconnaît l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
o La décision fixant le pays de destination :
- n'est pas suffisamment motivée ;
- est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
- méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et du citoyen ;
o L'interdiction de retour sur le territoire français :
- n'est pas suffisamment motivée ;
- a été prise sans examen de sa situation personnelle ;
- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
o L'assignation à résidence :
- a été prise par une autorité incompétente ;
- n'est pas suffisamment motivée ;
- est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré 19 octobre 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Mme A a été désignée par le président du tribunal comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Après avoir, au cours de l'audience publique du 19 octobre 2022, présenté son rapport et entendu les observations orales :
- de Me Madeline, représentant le requérant, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens que dans ses écritures ;
- et de M. B ;
Le préfet n'étant ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article R 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. 1. M. B, ressortissant algérien né le 4 juin 1982, est entré en France le 7 novembre 2019 muni d'un visa de court séjour, en compagnie de son épouse, également de nationalité algérienne. Le 17 décembre 2019, il a sollicité le bénéfice du statut de réfugié auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides qui a rejeté sa demande par une décision du 31 janvier 2020. Cette décision de rejet a été confirmée par une ordonnance du 9 juillet 2020 de la Cour nationale du droit d'asile. Le 21 octobre 2020, l'intéressé a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement du b) de l'article 7 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968. Par un arrêté du 13 janvier 2021, le préfet de la Seine-Maritime lui a refusé la délivrance du titre de séjour demandé, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement. Par un jugement du 15 avril 2021, le tribunal administratif de Rouen a rejeté la requête présentée par M. B aux fins d'annulation de l'arrêté du 13 janvier 2021. La cour administrative d'appel de Douai a confirmé le jugement par ordonnance du 29 décembre 2021. Le 14 octobre 2022, M. B a été placé en retenue administrative pour vérification de son droit au séjour. Par un arrêté du 14 octobre 2022, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination, et lui a interdit le retour sur le territoire français durant une année. Par arrêté du même jour, M. B a été assigné à résidence. M. B demande au tribunal d'annuler l'ensemble des décisions adoptées le 14 octobre 2022.
Sur l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, de prononcer l'admission provisoire de M. B à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
Sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête ;
3. Il ressort du procès-verbal d'audition du requérant le 14 octobre 2022 que ce dernier a déclaré aux services de police être en train de " préparer un dossier de demande de titre de séjour vie privée et familiale avec l'AHSETI " et avoir prévu de le déposer " d'ici quinze jours ". Il a également précisé que " sa femme se trouve dans la demande de titre de séjour [qu'il va] effectuer pour [sa] famille [et lui] " et ajouté que son épouse est actuellement enceinte de six mois, et que sa fille née le 25 mai 2020 à Rouen est scolarisée en maternelle. Il a de plus déclaré " travailler pour l'entreprise NORMAFRET qui sous-traite la livraison de colis avec la poste " et gagner " mille sept-vent euros par mois ", et précisé disposer d'un contrat de travail et de bulletins de salaire.
4. L'arrêté attaqué rappelle que le requérant a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 18 janvier 2021 et que ses recours ont été rejetés par le tribunal administratif de Rouen et la cour administrative d'appel, qu'il séjourne irrégulièrement sur le territoire français, ainsi que son épouse, qu'il ne remplit pas les conditions de délivrance d'un titre de séjour. Si l'arrêté attaqué indique que la situation du requérant " n'a guère évolué " depuis la précédente mesure d'éloignement, il ne mentionne ni la situation professionnelle du requérant, ni l'état de grossesse de son épouse, ou la scolarité de leur fille, éléments dont le requérant a fait part au cours de son audition.
5. Les termes de l'arrêté attaqué ne permettent donc pas de s'assurer que la situation personnelle de l'intéressé a été suffisamment examinée.
6. Il ressort de plus des pièces du dossier que le requérant et son épouse résident en France de manière continue depuis leur entrée en novembre 2019, et qu'ils y disposent de fortes attaches familiales, les frères et sœurs du requérant y résidant de manière régulière. L'effectivité des relations est établie par les attestations produites, établies au cours de l'été 2022, et la présence de certains membres de la fratrie à l'audience. Il ressort en outre des pièces du dossier, et notamment des contrats et bulletins de salaire, que le requérant travaille de manière continue en qualité de chauffeur-livreur depuis le mois de septembre 2020, tout d'abord pour la société NASR Transport jusqu'en septembre 2021, puis pour la société NORMAFRET. Il justifiait ainsi, à la date de la décision attaquée de 25 bulletins de salaire et d'un revenu d'environ 1 700 euros.
7. Le requérant est dès lors fondé à soutenir, nonobstant la précédente mesure d'éloignement intervenue il y a plus de quinze mois, qu'en l'obligeant à quitter le territoire français, a fortiori sans délai de départ volontaire, le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation.
8. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est fondé à solliciter l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français, ainsi que par voie de conséquence, l'annulation des décisions refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination, lui interdisant le retour sur le territoire français durant une année, et l'assignant à résidence.
9. L'exécution du présent jugement implique que le préfet territorialement compétent réexamine la situation de M. B et de lui délivrer, conformément l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une autorisation provisoire de séjour. Il y a lieu de lui d'enjoindre d'y procéder dans le délai d'un mois suivant la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu néanmoins d'assortir cette mesure de l'astreinte demandée.
10. Il y a lieu de mettre, dans les circonstances de l'espèce, à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : L'arrêté du 14 octobre 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a obligé M. B à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination, et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant la durée d'un an, et l'arrêté du 14 octobre 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence sont annulés.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de réexaminer la situation de M. B et de lui délivrer une autorisation provisoire, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 4 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 200 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B, à la SELARL EDEN Avocats, et au préfet de la Seine-Maritime .
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 octobre 2022.
La magistrate désignée,
C. A
La greffière,
S. DANET
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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