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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2205020

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2205020

vendredi 14 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2205020
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantMATRAND LUCILE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 14 septembre 2022 et 28 juillet 2023, et un mémoire en production de pièces, enregistré le 16 décembre 2022, M. A B, représenté par Me Matrand, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 26 juillet 2022 par lequel le préfet de l'Eure a rejeté sa demande de regroupement familial pour son épouse ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Matrand au titre de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, valant renonciation de l'avocat à la part contributive de l'Etat.

M. B soutient que l'arrêté attaqué :

- est insuffisamment motivé ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- méconnaît les dispositions des articles L. 434-2 et R. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entaché d'erreur manifeste d'appréciation sur les conséquences sur sa situation personnelle ;

- est entaché d'erreur matérielle de fait.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 janvier 2023, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête de M. B. Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Par une décision du 19 octobre 2022, M. B a été admis à l'aide juridictionnelle totale.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le décret n° 2019-1387 du 18 décembre 2019 ;

- le décret n° 2020-1598 du 16 décembre 2020 ;

- le décret n° 2021-1741 du 22 décembre 2021 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de Mme Favre.

Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain né le 1er janvier 1970, bénéficie d'une carte de résident valable du 17 mai 2016 au 26 mai 2026. Le 25 octobre 2021, l'intéressé a adressé à l'Office Français de l'Immigration et de l'Intégration (OFII) une demande de regroupement familial pour son épouse. Par l'arrêté attaqué du 26 juillet 2022, le préfet de l'Eure a rejeté la demande de regroupement familial sollicitée.

2. En premier lieu, la décision contestée vise les textes dont il est fait application, notamment les articles L. 434-1 à L. 434-9 et R. 434-1 à R. 434-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, fondement de la demande et mentionne de manière suffisamment précise les faits qui motivent la décision, notamment la circonstance que le requérant ne remplit pas les conditions de ressources prévues par l'article R. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et que la décision ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit, par suite, être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : () ; / 2° Et par les enfants du couple mineurs de dix-huit ans ". Aux termes de l'article L. 434-7 du même code : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; () ". Aux termes de l'article L. 434-8 du même code : " Pour l'appréciation des ressources mentionnées au 1° de l'article L. 434-7 toutes les ressources du demandeur et de son conjoint sont prises en compte, indépendamment des prestations familiales, de l'allocation équivalent retraite et des allocations prévues à l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles, à l'article L. 815-1 du code de la sécurité sociale et aux articles L. 5423-1 et L. 5423-2 du code du travail. / Ces ressources doivent atteindre un montant, fixé par décret en Conseil d'Etat, qui tient compte de la taille de la famille du demandeur et doit être au moins égal au salaire minimum de croissance mensuel et au plus égal à ce salaire majoré d'un cinquième () ". Aux termes de l'article R. 434-4 du même code : " Pour l'application du 1° de l'article L. 434-7, les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à : / () 3° Cette moyenne majorée d'un cinquième pour une famille de six personnes ou plus. "

4. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que le caractère suffisant du niveau de ressources du demandeur est apprécié sur la période de douze mois précédant le dépôt de la demande de regroupement familial, par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum interprofessionnel de croissance au cours de cette même période, même si, lorsque ce seuil n'est pas atteint au cours de la période considérée, il est toujours possible, pour le préfet, de prendre une décision favorable en tenant compte de l'évolution des ressources du demandeur, y compris après le dépôt de la demande. En outre, en application du décret du 16 décembre 2020 portant relèvement du salaire minimum de croissance, le montant mensuel brut du salaire minimum interprofessionnel de croissance était de 1 539,42 euros pour l'année 2020. Ce montant a été porté à 1 554,58 euros pour les neuf premiers mois de l'année 2021 par décret du 16 décembre 2020 puis à 1 589,47 euros à compter du 1er octobre 2021 par arrêté du 27 septembre 2021. Pour l'année 2022, il a été porté à 1 603,12 euros par décret du 22 décembre 2021. Par ailleurs, M. B a à sa charge ses cinq enfants mineurs nés d'une précédente union. Dès lors, la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance à prendre en compte doit être majorée d'un cinquième.

5. M. B ayant déposé son dossier de demande de regroupement familial le 25 octobre 2021, la période de référence pour apprécier le caractère stable et suffisant du niveau de ses ressources s'étendait, en application des dispositions précitées, d'octobre 2020 à septembre 2021. Il ressort des pièces du dossier, qu'au jour de l'introduction de sa demande, les ressources de M. B s'élevaient en moyenne, au cours des douze mois précédant la demande, à 1 517 euros brut, soit un montant inférieur à celui du montant mensuel brut du salaire minimum interprofessionnel de croissance majoré d'un cinquième pour les années 2020 et 2021. Les salaires perçus par l'épouse de M. B au Maroc ne peuvent être pris au compte au titre des ressources qui alimenteront de façon stable le budget de la famille. En outre, les prestations familiales ne sont pas prises en compte dans l'appréciation des ressources conformément aux dispositions de l'article L. 434-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le préfet de l'Eure n'a ni méconnu les dispositions des articles L. 434-8 et R. 434-4 du même code d'asile en estimant que le requérant ne satisfaisait pas les conditions du regroupement familial, ni entaché sa décision d'erreur matérielle de fait.

6. En troisième lieu, lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, le préfet dispose d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu de rejeter la demande même dans le cas où l'étranger demandeur du regroupement ne justifierait pas remplir l'une des conditions requises tenant aux ressources, au logement ou à la présence anticipée d'un membre de la famille sur le territoire français, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. M. B s'est marié à une ressortissante marocaine le 23 août 2021 au Maroc. S'il fait état de transferts d'argent à destination de son épouse entre 2019 et 2021, de sa venue en France à trois reprises entre 2016 et 2019 ainsi que la relation de celle-ci avec ses cinq enfants nés d'une précédente union, le requérant n'apporte aucun autre élément permettant d'établir la réalité et l'intensité des liens qu'il entretiendrait avec son épouse pour laquelle il demande l'autorisation de regroupement familial sollicité. Par ailleurs, si M. B fait valoir qu'il a travaillé en tant que préparateur vendeur au sein de la société Poinchaud entre novembre 2018 et août 2022, il ne justifie toutefois pas du caractère suffisant de ses ressources. En outre, il ne peut se prévaloir de son contrat à durée indéterminée à temps plein à compter du 26 septembre 2022 en tant qu'ouvrier pâtissier au " pétrin de Nétreville ", postérieur à la décision attaquée. Ainsi, en refusant de faire droit à sa demande de regroupement familial, le préfet n'a pas porté une atteinte excessive au droit au respect à sa vie privée et familiale. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

8. En quatrième lieu, le 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant stipule : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

9. M. B réside en France avec ses cinq enfants mineurs. Par ailleurs, il ne justifie pas de la relation entre son épouse et ses enfants nés d'une précédente union. Dans ces conditions, l'autorité préfectorale n'a pas porté atteinte à l'intérêt supérieur des enfants du requérant, et n'a dès lors pas méconnu les stipulations précitées.

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation présentées par M. B de l'arrêté du 26 juillet 2022 par lequel le préfet de l'Eure a rejeté sa demande de regroupement familial pour son épouse doivent être rejetées, ainsi que par voie de conséquence celles présentées au titre de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Matrand et au préfet de l'Eure.

Délibéré après l'audience du 31 mai 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Van Muylder, présidente,

- M. Cotraud, premier conseiller,

- Mme Favre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024.

La rapporteure,

Signé : L. FAVRE

La présidente,

Signé : C. VAN MUYLDER Le greffier,

Signé : J.-B. MIALON

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J.-B. MIALON

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