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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2300101

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2300101

jeudi 23 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2300101
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantSCP HUCHET DOIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 janvier 2023 et un mémoire complémentaire enregistré le 12 février 2024, M. A B, représenté par la SCP Vallée Languil, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 novembre 2022 de l'inspectrice du travail autorisant son licenciement ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la compétence de l'auteur de l'acte attaqué n'est pas établie ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- la procédure contradictoire n'a pas été respectée ;

- le CSE n'a pas été consulté dans des conditions régulières ;

- le motif tenant à l'impossibilité du reclassement est entaché d'erreur de fait ;

- il est également entaché d'erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 mars 2023, la société Delaunay et Fils, représentée par la SCP Huchet Doin, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de M. B la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens de la requête sont infondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 mars 2023, la directrice régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (DREETS) de Normandie, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens de la requête sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bouvet, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique ;

- les observations de Me Languil, pour M. B, et de Me Doin, pour la société Delaunay et Fils.

Considérant ce qui suit :

1. Elu titulaire du comité social et économique (CSE) de la société Delaunay et Fils, M. B, qui exerçait les fonctions d'ajusteur-fraiseur, a été déclaré inapte à son poste par le médecin du travail, le 1er septembre 2022, en raison de pathologies d'origine professionnelle touchant ses deux coudes. Le 21 octobre 2022, la société Delaunay et Fils a sollicité de l'administration du travail l'autorisation de le licencier. Par une décision en date du 17 novembre 2022, l'inspectrice du travail a accédé à cette demande. M. B a été licencié le 25 novembre suivant. Par la présente instance, M. B demande l'annulation de la décision de l'inspectrice du travail autorisant son licenciement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 2421-3 du code du travail : " La demande d'autorisation de licenciement est adressée à l'inspecteur du travail dont dépend l'établissement dans lequel le salarié est employé. () ".

3. Il ressort des pièces du dossier, notamment des arrêtés du 30 mars 2021 et du 12 juillet 2022, régulièrement publiés, de la directrice régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (DREETS) de Normandie, que Mme C, inspectrice du travail rattachée à la section 76-3-6 de la direction départementale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (DDEETS) de la Seine-Maritime, était territorialement compétente pour statuer sur la demande d'autorisation de licenciement de M. B, employé dans un établissement sis au Havre. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte attaqué manque donc en fait.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 2421-12 du code du travail : " La décision de l'inspecteur du travail est motivée. () ".

5. La décision du 17 novembre 2022 de l'inspectrice du travail, prise, notamment, au visa des articles L. 1226-10 et suivants du code du travail, rappelle le mandat détenu par le salarié, vise l'avis émis par le CSE ainsi que l'avis émis par le médecin du travail et indique qu'il n'existe aucune possibilité de reclassement dans le groupe dont fait partie l'entreprise Delaunay. Elle est, dès lors, suffisamment motivée.

6. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, et il ne s'évince nullement de la seule circonstance que l'inspectrice du travail n'a pas sollicité de l'employeur la transmission du registre unique du personnel, qui n'est d'ailleurs pas une pièce déterminante, que cette dernière aurait manqué à son obligation de procéder à un examen sérieux de la situation du requérant.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 2421-11 du code du travail : " L'inspecteur du travail procède à une enquête contradictoire au cours de laquelle le salarié peut, sur sa demande, se faire assister d'un représentant de son syndicat. () ".

8. Au cas d'espèce, dès lors, d'une part, que M. B se borne à soutenir qu'il n'a pas reçu de la part de l'inspectrice du travail le registre unique du personnel de la société, alors qu'il ressort des pièces du dossier, en particulier des indications de la DREETS, en défense, que l'inspectrice du travail, qui n'y était d'ailleurs nullement tenue, n'a pas sollicité de l'employeur la transmission de ce registre, et, d'autre part, que le requérant reconnaît lui-même, dans ses écritures, que cette dernière lui a, en revanche, communiqué, par courrier du 27 octobre 2022, la demande d'autorisation de l'employeur et l'ensemble des pièces afférentes, ainsi que le courriel de réponse de l'entreprise aux demandes formulées par l'inspectrice du travail lors de son audition, le 14 novembre 2022, la décision litigieuse n'a pas été prise en méconnaissance des obligations de l'enquête contradictoire.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 1226-10 du code du travail : " Lorsque le salarié victime d'un accident du travail ou d'une maladie professionnelle est déclaré inapte par le médecin du travail, en application de l'article L. 4624-4, à reprendre l'emploi qu'il occupait précédemment, l'employeur lui propose un autre emploi approprié à ses capacités, au sein de l'entreprise ou des entreprises du groupe auquel elle appartient le cas échéant, situées sur le territoire national et dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation assurent la permutation de tout ou partie du personnel. / Cette proposition prend en compte, après avis du comité économique et social, les conclusions écrites du médecin du travail et les indications qu'il formule sur les capacités du salarié à exercer l'une des tâches existant dans l'entreprise. Le médecin du travail formule également des indications sur l'aptitude du salarié à bénéficier d'une formation le préparant à occuper un poste adapté. / L'emploi proposé est aussi comparable que possible à l'emploi précédemment occupé, au besoin par la mise en œuvre de mesures telles que mutations, aménagements, adaptations ou transformations de postes existants ou aménagement du temps de travail. () ".

10. Lorsque le salarié a la qualité de salarié protégé, il résulte de l'article L. 1226-10 du code du travail que si, à l'issue de la procédure fixée par ces dispositions, il refuse les postes qui lui sont proposés et que l'employeur sollicite l'autorisation de le licencier, l'administration ne peut légalement accorder cette autorisation que si les délégués du personnel ont été mis à même, avant que soient adressées au salarié des propositions de postes de reclassement, d'émettre leur avis en tout connaissance de cause sur les postes envisagés, dans des conditions qui ne sont pas susceptibles de fausser cette consultation.

11. Il ressort des pièces du dossier, notamment du procès-verbal de réunion afférent, que le CSE, dont les membres, tant titulaires que suppléants, ont été dûment convoqués par l'employeur, a été consulté une première fois sur la recherche de reclassement et l'impossibilité de reclassement, le 23 septembre 2022. A cette occasion, les membres de l'instance, qui se sont vus transmettre l'avis d'inaptitude du salarié ainsi que le recensement des postes administratifs, n'ont émis aucune observation tenant à l'insuffisance des éléments portés à leur connaissance. Le CSE a été consulté, le 19 octobre 2022, sur le projet de licenciement pour inaptitude et impossibilité de reclassement. Le procès-verbal de séance, qui fait mention de ce que les membres du comité ont pu poser diverses questions à la direction, ne fait état d'aucune doléance des membres tenant à une quelconque insuffisance des informations communiquées. A l'issue des débats, le CSE a émis un avis favorable au licenciement par trois voix " pour ", une voix " contre " et une abstention. Il ne ressort d'aucun élément versé au dossier que l'information fournie aux membres du CSE ne leur aurait pas permis se prononcer en toute connaissance de cause, ni que le comité aurait été consulté au terme d'une procédure irrégulière. A cet égard, la seule circonstance que les membres du CSE n'ont pas voté, lors de la réunion du 23 septembre 2022, est sans incidence sur la légalité de la décision en litige dès lors qu'en l'absence de postes disponibles, les membres de l'instance ne pouvaient, en tout état de cause, que constater l'impossibilité du reclassement. Dans ces conditions, et alors, au demeurant, que l'inspectrice du travail a effectué un contrôle suffisant de la procédure de consultation du Comité, le moyen doit être écarté.

12. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 1226-12 du code du travail, dans sa rédaction applicable au litige : " Lorsque l'employeur est dans l'impossibilité de proposer un autre emploi au salarié, il lui fait connaître par écrit les motifs qui s'opposent au reclassement. / L'employeur ne peut rompre le contrat de travail que s'il justifie soit de son impossibilité de proposer un emploi dans les conditions prévues à l'article L. 1226-10, soit du refus par le salarié de l'emploi proposé dans ces conditions, soit de la mention expresse dans l'avis du médecin du travail que tout maintien du salarié dans l'emploi serait gravement préjudiciable à sa santé ou que l'état de santé du salarié fait obstacle à tout reclassement dans l'emploi. / L'obligation de reclassement est réputée satisfaite lorsque l'employeur a proposé un emploi, dans les conditions prévues à l'article L. 1226-10, en prenant en compte l'avis et les indications du médecin du travail. ".

13. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque le licenciement de l'un de ces salariés est envisagé, il ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé.

14. Dans le cas où la demande de licenciement d'un salarié protégé est motivée par l'inaptitude physique, il appartient à l'administration de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que l'employeur a, conformément aux dispositions de l'article L. 1226-10 du code du travail, cherché à reclasser le salarié sur d'autres postes appropriés à ses capacités, le cas échéant par la mise en œuvre, dans l'entreprise, de mesures telles que mutations ou transformations de postes de travail ou aménagement du temps de travail. Le licenciement ne peut être autorisé que dans le cas où l'employeur n'a pu reclasser le salarié dans un emploi approprié à ses capacités au terme d'une recherche sérieuse, menée tant au sein de l'entreprise que dans les entreprises dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation permettent, en raison des relations qui existent avec elle, d'y effectuer la permutation de tout ou partie de son personnel. Lorsqu'après son constat d'inaptitude, le médecin du travail apporte des précisions quant aux possibilités de reclassement du salarié, ses préconisations peuvent, s'il y a lieu, être prises en compte pour apprécier le caractère sérieux de la recherche de reclassement de l'employeur.

15. Il ressort de l'avis d'inaptitude définitive à son poste d'ajusteur-fraiseur de M. B, établi le 1er septembre 2022 par le médecin du travail, que l'intéressé était inapte à tout poste requérant la réalisation d'un effort avec les membres supérieurs ou supposant un quelconque port de charge. Cet avis fait mention de ce que M. B serait apte à occuper " un poste adapté de type administratif ", sans se prononcer sur son aptitude à suivre une éventuelle formation pour accéder à un tel poste. Il ressort à cet égard des éléments versés aux débats, qu'aucun poste sans port de charge n'était envisageable, au sein de l'atelier, alors, au demeurant, que M. B depuis une dizaine d'années, avait déjà été affecté sur un poste adapté dans la mesure où il n'utilisait que des machines à commande numérique aux fins de limiter la mobilisation de ses membres supérieurs. En outre, l'enquête contradictoire réalisée par l'inspectrice du travail qui, ainsi qu'il a été dit, n'était pas tenue de se faire communiquer le registre unique du personnel, a permis de constater qu'aucun poste administratif vacant susceptible de correspondre aux compétences de M. B n'était disponible, au sein de l'entreprise, ni au sein de la holding Lassarat, dont dépend la société Delaunay et Fils, y compris après le suivi d'une éventuelle formation, compte tenu, notamment, du profil professionnel du salarié, de la technicité de ces postes et de la nécessité de maîtriser la langue anglaise. Le CSE a, d'ailleurs, pris acte, dans son procès-verbal du 23 septembre 2022, de l'absence de tout poste de reclassement, sans formuler d'observations particulières. Le salarié lui-même, dans son courrier électronique du 17 novembre 2022, n'a formulé aucune observation relative à son reclassement. Dans ces conditions, l'inspectrice du travail n'était pas tenue de solliciter de l'employeur la preuve de ce que le médecin du travail avait été interrogé sur l'aptitude du salarié à suivre une éventuelle formation en vue d'un reclassement. Ainsi, il ne ressort pas des pièces du dossier que la société Delaunay et Fils n'aurait pas exploré toutes les possibilités de reclassement de M. B au sein de l'entreprise, et au sein de la holding dont elle dépendait, sur un poste répondant aux préconisations du médecin du travail et correspondant à sa qualification professionnelle. Le moyen soulevé en ce sens doit être écarté en ses deux branches.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à solliciter l'annulation de la décision de l'inspectrice du travail du 17 novembre 2022 autorisant son licenciement. Ses conclusions formées à cette fin doivent, dès lors, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par M. B au titre des frais de procès. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu, en outre, de mettre à la charge du requérant la somme demandée par la société Delaunay et Fils au même titre.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions formées par la société Delaunay et Fils au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à la société Delaunay et Fils et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Copie en sera adressée à la directrice régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Normandie.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

M. Bouvet, premier conseiller,

M. Mulot, premier conseiller,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2024.

Le rapporteur,

C. BOUVET

La présidente,

A. GAILLARDLe greffier,

H. TOSTIVINT

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

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