jeudi 11 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2300471 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge Unique 2 |
| Avocat requérant | SCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 6 février 2023, M. B A, représenté par la SCP Themis Avocats et Associés, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 300 euros assortie des intérêts au taux légal, et de la capitalisation des intérêts, en réparation du préjudice subi en raison de trois fouilles à nu intervenues entre les mois de février et juin 2020 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, au profit de son conseil, au titre des dispositions de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- en décidant et en pratiquant des fouilles, dans des conditions contraires aux dispositions de l'article 57 de la loi pénitentiaire, aux articles R. 57-7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale ainsi qu'aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'Etat lui a infligé un traitement inhumain et dégradant, constitutif d'une faute de nature à engager sa responsabilité ;
- les décisions de fouille, fondées sur des soupçons de détention de stupéfiants ou de téléphone, ne mentionnent pas sur quels éléments de tels soupçons seraient fondés ;
- la pratique de ces fouilles avait pour but de l'humilier ;
- la pratique de ces fouilles, qui n'étaient ni nécessaires ni proportionnées est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;
- il a subi un préjudice qui peut être évalué à 300 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 23 mai 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il soutient que le contentieux n'est pas lié pour la fouille réalisée le 27 mars 2022 et que pour les deux autres fouilles, les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 décembre 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de procédure pénale ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Armand, premier conseiller faisant fonction de vice-président, en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- les conclusions de Mme Thielleux, rapporteure publique,
- le rapport de M. Armand.
Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, détenu au centre pénitentiaire du Havre depuis le 9 mars 2019, déclare avoir fait l'objet de trois fouilles intégrales entre les mois de février et juin 2020. Estimant que ces fouilles étaient fondées sur des décisions illégales, l'intéressé a formé une demande indemnitaire préalable le 27 juillet 2022 par laquelle il a sollicité l'indemnisation du préjudice résultant de ces fouilles. Sa demande ayant été implicitement rejetée, M. A demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 300 euros en réparation du préjudice subi.
Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :
2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle () ".
3. Lors de la réclamation préalable qu'il a présentée le 27 juillet 2022, M. A a demandé la réparation du préjudice qu'il aurait subi lors de trois fouilles intégrales pratiquées entre les mois de février et juin 2020. Or, il résulte de l'instruction que si le requérant a fait l'objet de fouilles intégrales les 19 février et 22 juin 2020, la troisième fouille intégrale a été réalisée le 27 mars 2022. Dès lors, le contentieux n'est pas lié s'agissant de cette fouille. Par suite, la fin de non-recevoir opposée en défense et tirée de la méconnaissance de l'article L. 421-1 du code de justice administrative doit être accueillie.
Sur le surplus des conclusions indemnitaires :
4. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Aux termes de l'article 57 de la loi du 24 novembre 2009, dans sa rédaction issue de la loi n°2019-222 du 23 mars 2019 : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. Elles peuvent être réalisées de façon systématique lorsque les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire l'imposent. Dans ce cas, le chef d'établissement doit prendre une décision pour une durée maximale de trois mois renouvelable après un nouvel examen de la situation de la personne détenue. / () / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / Les investigations corporelles internes sont proscrites, sauf impératif spécialement motivé. Elles ne peuvent alors être réalisées que par un médecin n'exerçant pas au sein de l'établissement pénitentiaire et requis à cet effet par l'autorité judiciaire. ".
5. Aux termes de l'article R. 57-7-79 du code de procédure pénale, dans sa version applicable à la date des décisions litigieuses : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. () ". Aux termes de l'article R. 57-7-80 du même code : " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement. ".
6. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.
7. Ainsi qu'il a été dit précédemment, deux fouilles intégrales ont été réalisées sur M. A les 19 février et 22 juin 2020 à l'occasion de son placement en quartier disciplinaire.
8. Il résulte de l'instruction que M. A a fait l'objet de nombreux comptes rendus d'incidents au sein du centre pénitentiaire du Havre, pour avoir notamment commis des faits de menaces et de violences physiques envers les surveillants pénitentiaires. Les placements en quartier disciplinaire de M. A impliquant un changement de cellule au sein de l'établissement justifiaient donc une mesure de fouille intégrale afin d'empêcher l'intéressé de transporter avec lui ou d'intégrer au sein de sa nouvelle cellule, des objets ou substances prohibés. Dans ces conditions, dès lors qu'aucune autre mesure moins intrusive n'aurait permis d'atteindre le même but dans des conditions équivalentes, ces fouilles doivent être considérées comme nécessaires et proportionnées. Par suite, ces fouilles étaient légalement justifiées. En outre, il ne résulte pas de l'instruction que les fouilles litigieuses ont été réalisées dans des conditions inhumaines ou dégradantes en violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions législatives précitées. Dans ces conditions, la réalisation de ces deux fouilles n'est pas non plus susceptible d'engager la responsabilité de l'Etat.
9. Il résulte de ce qui précède qu'en l'absence de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat, les conclusions indemnitaires présentées M. A doivent être rejetées.
Sur les conclusions présentées en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante, une somme au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la SCP Themis Avocats et Associés et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2024.
Le magistrat désigné,
G. ArmandLa greffière,
A. Hussein
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
ah
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