Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 15 février 2023 et 20 novembre 2024, M. D... C..., représenté par Me Remy, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du préfet de la Seine-Maritime du 23 novembre 2022 actant la consistance légale des ouvrages hydrauliques rattachés au moulin de la Moutarde autorisés par arrêté préfectoral du 20 juillet 1854, et fixant des prescriptions complémentaires, ensemble la décision du 13 décembre 2022 portant rejet de son recours gracieux, et de fixer la consistance légale de ces ouvrages hydrauliques à 47 kW, correspondant à l’utilisation d’un débit maximal dérivé de 2,4 m³/s sous une chute de dérivation égale à 1,96 ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l’arrêté a été signé par une autorité n’ayant pas compétence ;
- le rejet du recours gracieux a été signé par une autorité n’ayant pas compétence ;
- les prescriptions de l’article 3 de l’arrêté en cause sont entachées d’une erreur de droit et d’une erreur de fait dès lors que le préfet n’a pas pris en compte l’état le plus ancien connu des ouvrages afin de déterminer la consistance légale ou la puissance du droit d’usage qui est rattaché à l’ouvrage, laquelle doit être fixée en l’espèce à 47 Kw ;
- les prescriptions de l’article 5.1 de l’arrêté en cause sont fondées sur l’article R. 214-18-1 du code de l’environnement dont la légalité est contestée dans le cadre d’un recours pendant devant le Conseil d’Etat, de sorte que si ces dispositions règlementaires étaient jugées illégales, il conviendra d’en tirer toutes les conséquences en annulant ces prescriptions comme entachées d’erreur de droit ;
- la prescription de l’article 11 de l’arrêté attaqué prévoyant que les frais générés par toutes les mesures de vérification et expériences utiles pour constater l’exécution des prescriptions contenues dans l’arrêté sont à la charge du bénéficiaire est dépourvue de base légale et entachée d’erreur de droit.
Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mai 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Par un courrier du 14 novembre 2025, les parties ont été informées en application des dispositions de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement est susceptible d’être fondé sur un moyen relevé d’office tiré de l’irrecevabilité des conclusions dirigées à l’encontre de l’article 5 de l’arrêté du 23 novembre 2022 du préfet de la Seine-Maritime dès lors que ses dispositions se bornent à rappeler la réglementation applicable en cas de projet de remise en route des installations en vue d'exploiter l'énergie hydraulique du moulin et ne présentent pas le caractère d'une décision faisant grief.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code de l’environnement,
- le code de l’énergie,
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Bellec, premier conseiller,
- les conclusions de Mme Thielleux, rapporteure publique,
- et les observations de Me Malet, substituant Me Remy, représentant M. C....
Considérant ce qui suit :
1. M. C... a signé un bail emphytéotique avec les propriétaires du Moulin de la Moutarde, situé sur le territoire de la commune d’Oherville, sur le cours d’eau La Durdent, et souhaite remettre en service le moulin qui n’est plus en exploitation. Le moulin de la Moutarde bénéficie d’une autorisation d’exploiter l’énergie hydraulique régie par un arrêté préfectoral du 20 juillet 1854. Le 6 février 2022, M. C... a sollicité le préfet de la Seine-Maritime afin de faire reconnaitre la consistance légale des ouvrages du moulin de la Moutarde. Par l’arrêté attaqué du 23 novembre 2022, le préfet de la Seine-Maritime a acté la consistance légale des ouvrages hydrauliques rattachés au moulin de la Moutarde à 35 kW, et fixé des prescriptions complémentaires. Le 3 décembre 2022, M. C... a adressé un recours gracieux au préfet de la Seine-Maritime, afin que la consistance légale soit portée à 47 kW. Le préfet a rejeté ce recours gracieux par une décision du 13 décembre 2022. M. C... demande au tribunal, d’une part d’annuler l’arrêté du 23 novembre 2022 en tant qu’il a acté la consistance légale des ouvrages hydrauliques rattachés au moulin de la Moutarde à 35 kW, et fixé des prescriptions complémentaires aux articles 5.1 et 11 de cet arrêté, ensemble le rejet de son recours gracieux, et d’autre part, de fixer la consistance légale des ouvrages hydrauliques à 47 kW.
Sur la recevabilité des conclusions dirigées à l’encontre de l’article 5.1 de l’arrêté du 23 novembre 2022 :
2. L’article 5.1 de l’arrêté en cause du 23 novembre 2022 du préfet de la Seine-Maritime prévoit que : « Remise en route / Tout projet de remise en route des installations en vue d’exploiter l’énergie hydraulique est porté à la connaissance du préfet avant la réalisation des travaux nécessaires, avec tous les éléments d’appréciation en application de l’article R. 214-18-1 du code de l’environnement / Ce porté à connaissance comprend notamment l’ensemble des éléments permettant d’assurer la protection des espèces migratrices amphialines , la circulation de l’ensemble des espèces piscicoles pour lesquelles la Durdent est classée, le transport suffisant des sédiments, conformément aux dispositions de l’article L. 214-17 du code de l’environnement. / Il contient, par ailleurs, les éléments caractérisant le tronçon court-circuité par les ouvrages de production d’énergie et permettant d’assurer le maintien dans ce tronçon d’un débit minimal garantissant en permanence la vie, la circulation et la reproduction des espèces cibles, conformément aux dispositions de l’article L. 214-18. / Tout projet de remise en route intègre la mise en place d’un repère de police fixe invariant permettant le contrôle de la cote légale d’exploitation. ».
3. Les dispositions précitées de l’article 5.1 se bornent à rappeler au bénéficiaire de l’autorisation la réglementation applicable en cas de projet de remise en route des installations en vue d'exploiter l'énergie hydraulique du moulin et ne présentent pas le caractère d'une décision faisant grief. Dès lors, les conclusions dirigées à l’encontre de l’article 5.1 de l’arrêté du 23 novembre 2022 sur la remise en route sont irrecevables.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne la compétence de l’auteur de l’acte :
4. En premier lieu, par un arrêté n° 22-045 du 25 juillet 2022, régulièrement publié le 29 juillet 2022 au recueil des actes administratifs n° 76-2022-125 de la préfecture, le préfet de la Seine-Maritime a accordé une délégation de signature à M. B... E..., directeur départemental des territoires et de la mer de la Seine-Maritime, à l’effet de signer les actes listés en annexe de cet arrêté, soit, notamment, en matière de police des eaux continentales, les décisions relatives aux « droits d’usage d’eaux des riverains ; instruction des dossiers relatifs aux aménagement connexes liés aux actes d’aménagement foncier rural ; délivrance des actes de déclaration et des déclarations de cessation définitive ou temporaire d’exploitations soumises à autorisation ou déclaration, et de remise en état». L’article 2 du même arrêté prévoit que M. E... peut donner subdélégation de signature aux agents placés sous son autorité. Par une décision n° 22-018 du 22 septembre 2022, régulièrement publiée le 23 septembre 2022 au recueil des actes administratifs n° 76-2022-152 de la préfecture, M. E... a notamment donné subdélégation de signature à M. F... G..., directeur départemental adjoint des territoires et de la mer de la Seine-Maritime, signataire de l’arrêté en litige, à l’effet de signer les décisions en matière de police des eaux continentales relatives aux « droits d’usage d’eaux des riverains ; instruction des dossiers relatifs aux aménagement connexes liés aux actes d’aménagement foncier rural ; délivrance des actes de déclaration et des déclarations de cessation définitive ou temporaire d’exploitations soumises à autorisation ou déclaration, et de remise en état». Le moyen tiré de l’incompétence du signataire de l’arrêté contesté doit, dès lors, être écarté.
En ce qui concerne l’article 3 de l’arrêté du 23 novembre 2022 actant la consistance légale des ouvrages hydrauliques :
5. Aux termes de l’article L. 511-5 du code de l’énergie : « Sont placées sous le régime de la concession les installations hydrauliques dont la puissance excède 4 500 kilowatts. / Les autres installations sont placées sous le régime de l'autorisation selon les modalités définies à l'article L. 531-1. / La puissance d'une installation hydraulique, ou puissance maximale brute, au sens du présent livre est définie comme le produit de la hauteur de chute par le débit maximum de la dérivation par l'intensité de la pesanteur. »
6. Un droit fondé en titre conserve, en principe, la consistance légale qui était la sienne à l’origine. A défaut de preuve contraire, cette consistance est présumée conforme à sa consistance actuelle. Elle correspond, non à la force motrice utile que l’exploitant retire de son installation, compte tenu de l’efficacité plus ou moins grande de l’usine hydroélectrique, mais à la puissance maximale dont il peut, en théorie, disposer.
7. Si en vertu des dispositions de l’article L. 511-4 du code de l’énergie, les ouvrages fondés en titre ne sont pas soumis aux dispositions du livre V « Dispositions relatives à l’utilisation de l’énergie hydraulique » du code de l’énergie, leur puissance maximale est calculée en appliquant la même formule que celle qui figure au troisième alinéa de l’article L. 511-5 précité, c’est-à-dire en faisant le produit de la hauteur de chute par le débit maximum de la dérivation au moment de l’établissement du droit fondé en titre, par l’intensité de la pesanteur.
8. En l’espèce, l’article 3 de l’arrêté attaqué du 23 novembre 2022 prévoit que : « Le débit maximum dérivable vers le moulin pour l’utilisation de l’énergie hydraulique s’élève à 1,8 m³/s et la hauteur de chute brute est de 1,96. La cote légale d’exploitation est de 44,77 m A.... / La consistance légale de l’installation est reconnue pour une puissance de 35 Kw. »
9. Il résulte de l’instruction que le préfet de la Seine-Maritime a fixé la consistance légale de l’ouvrage en cause en définissant la valeur de débit maximal de la dérivation à partir des mentions du procès-verbal de récolement du 25 juin 1904 faisant suite aux travaux de reconstruction du vannage du moulin de la Moutarde, qui précise que la cote relative du seuil de vannage de chômage se trouve « 58 cm au-dessous de la retenue » ce qui correspond à une cote de 44,19 m A.... Le plan topographique réalisé par un géomètre joint au dossier transmis par le pétitionnaire indiquant une cote de 44,16 m A... en janvier 2022, proche de la valeur historique précitée, le préfet de la Seine-Maritime a retenu une cote du seuil de vannage de chômage de 44,16 m A..., et une cote légale de retenue de 44,77 m A..., non contestée, afin de calculer la valeur « h », soit la hauteur d’eau sur le seuil de la vanne de chômage, égale à la différence entre ces deux côtes, soit 0,61 m, et déterminer en conséquence la consistance légale de l’ouvrage.
10. Le requérant soutient à l’appui de sa requête qu’il convient toutefois, afin de tenir compte du plus ancien état connu de l’ouvrage, de retenir une valeur h égale à 0,74 m au regard des documents établis en 1854, et non celle de 0,61 m retenue par le préfet sur la base d’un procès-verbal de 1904. Il résulte à cet égard des plans qui ont été élaborés par l’ingénieur ordinaire des ponts et chaussées du service hydraulique de la Seine-Inférieure le 22 février 1854, qu’il existait à cette date une hauteur de 0,74 m entre le seuil de vannage de chômage et la côte légale de retenue. Par ailleurs, un rapport de l’ingénieur du service hydraulique du département de la Seine-Inférieure en date du 21 février 1854, relatif au règlement de l’usine du Sieur Grimaud sur la Durdent sur le territoire de la commune d’Oherville indique que « Les ouvrages régulateurs de l’usine en construction se composent (…) d’une vanne de chômage de 2m50 de largeur, dont le seuil est à 0m74 en contrebas du point d’eau (…) ». Si le préfet indique que le plan du 22 février 1854 a été élaboré avant les travaux, afin de présenter l’installation à l’état de projet, antérieurement à l’arrêté préfectoral du 20 juillet 1854, et qu’il n’est pas établi que ce plan corresponde à l’état de l’ouvrage tel que réalisé et autorisé, il résulte de l’instruction que ce rapport indique également, en ce qui concerne la vanne de chômage qu’« on peut conserver les ouvrages tels qu’ils sont ». Il résulte également des termes de l’arrêté préfectoral du 20 juillet 1954, que cet arrêté autorise la réunion de trois moulins préexistants, et qu’il indique en son article 4 que le vannage de décharge existant au niveau de la prise d’eau « sera conservé tel qu’il existe » et « la vanne de chômage conservera deux mètres cinquante centimètres de largeur (2m50) son seuil sera fixé par expérience à une hauteur telle qu’elle débite le même produit que la vanne motrice (…) ». La formulation même de l’arrêté préfectoral démontre que la vanne de chômage existait avant l’adoption de l’arrêté du 20 juillet 1854 et que la cote de son seuil est restée inchangée depuis les plans établis le 22 février 1854. Dès lors, le requérant est fondé à soutenir qu’il convenait de retenir la valeur de 0,74 m afin de déterminer la consistance légale de l’ouvrage en cause.
11. Il est constant qu’en retenant une valeur de 0,74 m, la consistance légale de l’ouvrage devait être fixée non à 35 kw mais à 47 kw. Dès lors, le requérant est fondé à soutenir que c’est à tort que le préfet de la Seine-Maritime a fixé la consistance du droit fondé en titre attaché au moulin de la Moutarde à 35 kW et à demander l’annulation de l’article 3 de l’arrêté contesté en tant qu’il fixe une telle consistance légale. Il s’ensuit qu’il y a lieu de fixer la consistance légale de l’installation à une puissance de 47 kW.
En ce qui concerne l’article 11 de l’arrêté du 23 novembre 2022 :
12. Aux termes de l’article L. 216-1 du code de l’environnement, inclus dans le chapitre IV « dispositions relatives aux contrôles et sanctions » du Titre Ier du livre II du code de l’environnement : « Pour l'application du présent titre, la mise en demeure effectuée en application des articles L. 171-7 et L. 171-8 peut prescrire tous contrôles, expertises ou analyses, les dépenses étant à la charge de l'exploitant ou du propriétaire. / Pour l'application du présent titre, les mesures d'exécution d'office prises en application du 2° du II de l'article L. 171-8 peuvent être confiées, avec leur accord, aux personnes mentionnées à l'article L. 211-7-1. ».
13. L’article 11 de l’arrêté en cause du 23 novembre 2022 du préfet de la Seine-Maritime prévoit que : « Contrôle. / Le bénéficiaire est tenu de laisser accès aux agents chargés du contrôle dans les conditions prévues à l’article L. 171-1 du code de l’environnement. Le service chargé de la police de l’eau à la direction départementale des territoires et de la mer peut, à tout moment, procéder à des contrôles inopinés, notamment visuels, cartographiques et analyses. Le bénéficiaire permet aux agents chargés du contrôle de procéder à toutes les mesures de vérification et expériences utiles pour constater l’exécution des présentes prescriptions. Les frais occasionnés sont à la charge du bénéficiaire. (…). »
14. Compte tenu de son objet, l’article 11 de l’arrêté contesté, qui fait d’ailleurs référence aux dispositions de l’article L. 171-1 du code de l’environnement, doit être entendu comme étant applicable en cas d’édiction d’une mise en demeure prévue par l’article L. 171-8 du code de l’environnement. Il résulte des dispositions de l’article L. 216-1 du code de l’environnement précité que dans un tel cadre, l’autorité administrative peut légalement mettre à la charge de l’exploitant les dépenses relatives aux contrôles, expertises ou analyses. Dès lors, le requérant n’est pas fondé à soutenir que cette prescription serait dépourvue de base légale et entachée d’une erreur de droit.
Sur la décision de rejet du recours gracieux :
15. Les vices propres dont serait entachée la décision du 13 décembre 2022 rejetant le recours gracieux formé par les requérants ne peuvent être utilement invoqués par le requérant. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de cette décision doit être écarté.
16. Il résulte de ce qui précède que le requérant est uniquement fondé à demander l’annulation de l’article 3 de l’arrêté du préfet de la Seine-Maritime du 23 novembre 2022 et à ce que la consistance légale du droit fondé en titre attaché au Moulin de la Moutarde soit fixée à une puissance de 47 kW.
Sur les frais liés au litige :
17. Il y a lieu dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. C... et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L’article 3 de l’arrêté préfectoral du 23 novembre 2022 est annulé en tant qu’il prévoit que le débit maximum dérivable vers le moulin de la Moutarde pour l’utilisation de l’énergie hydraulique s’élève à 1,8 m³/s, et en tant qu’il fixe la consistance légale de l’installation à 35 kW.
Article 2 : La consistance légale du droit fondé en titre attaché au moulin de la Moutarde est fixée à 47 kW sur la base d’un débit maximum dérivable de 2,4 m³/s.
Article 3 : L’Etat versera à M. C... une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D... C... et à la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature.
Copie en sera adressée au préfet de la Seine-Maritime.
Délibéré après l'audience du 20 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Galle, présidente,
M. Bellec, premier conseiller,
et Mme Delacour, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 décembre 2025.
Le rapporteur,
Signé
C. Bellec
La présidente,
Signé
C. Galle
La greffière,
Signé
A. Hussein
La République mande et ordonne la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.