mardi 2 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2301098 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1 ère Chambre |
| Avocat requérant | EDEN AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 16 mars 2023 et des pièces produites le 20 février 2024, M. B A, représenté par la SELARL Eden Avocats, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 29 novembre 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime, en indiquant lui retirer une carte de résident valable du 18 octobre 2022 au 17 octobre 2032, a refusé de procéder au renouvellement de sa carte de résident ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, subsidiairement, de procéder à un nouvel examen de sa situation dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros TTC au titre de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
M. A soutient que la décision attaquée :
- souffre d'une motivation insuffisante ;
- procède d'une erreur de droit et d'un détournement de pouvoir dès lors qu'un titre de séjour qui n'a pas été délivré ne peut pas être retiré ;
- procède d'une erreur de droit car la décision, regardée comme un refus de renouvellement, ne pouvait pas être adoptée au motif de la menace pour l'ordre public ;
- méconnaît les dispositions de l'article L. 432-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il n'a pas fait l'objet d'une des infractions visées par ces dispositions ;
- méconnaît les dispositions de l'article R. 432-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- procède d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il ne présente pas de menace grave pour l'ordre public.
Par un mémoire en défense, enregistré le 7 décembre 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.
Le préfet soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
Vu :
- la décision du 18 janvier 2023 par laquelle M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;
- la décision par laquelle le président de la formation de jugement a décidé de dispenser la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience en application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Deflinne, premier conseiller ;
- et les observations de Me Dantier, représentant M. A.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant de République démocratique du Congo, né le 28 mars 1960, est, selon ses dires, entré sur le territoire français le 8 septembre 1990. Il a bénéficié de titres de séjour temporaires à compter du 22 janvier 1991 qui ont été régulièrement renouvelés jusqu'au 18 octobre 2012, date à laquelle il s'est vu délivrer une carte de résident valable dix ans jusqu'au 17 octobre 2022. Le 15 septembre 2022, il en a sollicité le renouvellement. Par courrier du 13 octobre 2022, le préfet de la Seine-Maritime l'a informé de son intention de retirer sa carte de résident et l'a invité à présenter ses observations dans un délai d'un mois, ce qu'il a fait par courrier du 8 novembre 2022. Par arrêté du 29 novembre 2022, le préfet de la Seine-Maritime a décidé de retirer le certificat de résidence valable du 18 octobre 2022 au 17 octobre 2032 et de le remplacer par un titre de séjour temporaire d'une année. M. A demande l'annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. D'une part, aux termes de l'article L. 433-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des dispositions des articles L. 411-5 et L. 432-3, une carte de résident est renouvelable de plein droit. " À cet égard, l'article L. 411-5 du même code prévoit que : " La carte de résident d'un étranger qui a quitté le territoire français et a résidé à l'étranger pendant une période de plus de trois ans consécutifs est périmée () " Selon les termes de l'article L. 432-3 de ce code : " Une carte de résident ne peut être délivrée aux conjoints d'un étranger qui vit en France en état de polygamie. / Il en va de même pour tout étranger condamné pour avoir commis sur un mineur de quinze ans l'infraction de violences ayant entrainé une mutilation ou une infirmité permanente, définie à l'article 222-9 du code pénal, ou s'être rendu complice de celle-ci. " D'autre part, aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle () ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident () " L'article L. 432-1 du même code prévoit que : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. " En vertu de l'article L. 432-2 de ce code : " Le renouvellement d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être refusé à l'étranger qui cesse de remplir l'une des conditions exigées pour la délivrance de cette carte dont il est titulaire, fait obstacle aux contrôles ou ne défère pas aux convocations () " Enfin, ainsi que l'a dit pour droit le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 97-389 DC du 22 avril 1997, au moment où il formule une demande de renouvellement de sa carte de résident, l'étranger peut se prévaloir d'une présence régulière sur le territoire français d'une durée de dix ans au moins. En raison d'une telle stabilité, de nature à avoir fait naître entre l'étranger et le pays d'accueil des liens multiples, une simple menace pour l'ordre public ne saurait suffire à fonder un refus de renouvellement de ce titre de séjour sans atteintes excessives au droit de l'intéressé au respect de sa vie familiale et privée.
3. Il résulte des dispositions en vigueur au jour de la décision que, contrairement à la délivrance d'une première carte de résident et au renouvellement d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle, le refus de renouvellement de la carte de résident ne peut être fondé sur la menace pour l'ordre public que constitue la présence en France de l'étranger, mais peut uniquement être fondé sur l'un des motifs énoncés aux articles L. 411-5 et L. 432-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans leur rédaction applicable au litige, qui concernent, pour l'un, les étrangers ayant quitté le territoire français et résidé à l'étranger pendant une période de plus de trois ans consécutifs et, pour l'autre, les étrangers vivant en état de polygamie ou ayant été condamnés pour avoir commis, sur un mineur de quinze ans, l'infraction de violences ayant entraîné une mutilation ou une infirmité permanente ou s'en étant rendu complices. En revanche, ces dispositions ne font pas obstacle à l'application de la réglementation générale autorisant qu'il soit procédé à l'expulsion d'un étranger suivant les modalités définies par le législateur en fonction de l'importance respective qu'il attache, d'une part, aux impératifs liés à la sauvegarde de l'ordre public et à leur degré d'exigence et, d'autre part, au but d'assurer l'insertion de catégories d'étrangers déterminées à raison de considérations humanitaires, du souci de ne pas remettre en cause l'unité de la cellule familiale ou de l'ancienneté des liens noués par les intéressés avec la France.
4. Il ressort des pièces du dossier que M. A a sollicité, le 15 septembre 2022, le renouvellement de sa carte de résident qui expirait le 17 octobre 2022. Par suite, d'une part, en lui demandant de présenter ses observations sur un éventuel retrait de sa carte de résident par courrier du 13 octobre 2022, le préfet de la Seine-Maritime doit nécessairement être regardé comme ayant invité l'intéressé à se prononcer sur le seul document de séjour en sa possession, à savoir celui expirant le 17 octobre suivant. D'autre part, dès lors que le renouvellement d'une carte de résident, bien que de plein droit, n'est pas automatique, le préfet de la Seine-Maritime ne peut pas être regardé comme ayant, par la décision en litige, fait droit au renouvellement de la carte de résident du requérant pour la lui retirer ensuite, mais comme ayant refusé de renouveler cette carte en raison de la menace grave que l'intéressé faisait peser sur l'ordre public. Dans la mesure où, ainsi qu'il est dit aux point 2 et 3, un tel motif, s'il est de nature à pouvoir justifier une mesure d'expulsion, ne pouvait être retenu pour justifier le non-renouvellement d'une carte de résident sous l'empire des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur, M. A est fondé à soutenir que la décision contestée procède d'une erreur de droit.
5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 29 novembre 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de renouveler sa carte de résident.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
6. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique seulement, par application des dispositions de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, que l'administration procède au réexamen de la situation administrative de M. A dans un délai qu'il convient de fixer à deux mois à compter de la notification de la présente décision. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte ;
Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :
7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que la SELARL Eden Avocats, avocat de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à la SELARL Eden Avocats de la somme de 1 000 euros au titre de de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 29 novembre 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime, en indiquant retirer une carte de résident valable du 18 octobre 2022 au 17 octobre 2032, a refusé de procéder au renouvellement de la carte de résident de M. A est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de procéder au réexamen de la demande de M. A dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'État versera la somme de 1 000 euros à la SELARL Eden Avocats en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que la SELARL Eden Avocats renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.
Article 4 : Le surplus de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la SELARL Eden Avocats et au préfet de la Seine-Maritime.
Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Minne, président,
M. Deflinne, premier conseiller,
M. Le Vaillant, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.
Le rapporteur,
T. DEFLINNE
Le président,
P. MINNE
Le greffier,
N. BOULAY
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