lundi 24 avril 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2301582 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge Unique |
| Avocat requérant | EDEN AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 18 et 21 avril 2023, M. A D C, représenté par Me Leprince, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 17 avril 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays à destination duquel il serait éloigné et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant un an ;
3°) d'annuler l'arrêté du 17 avril 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;
4°) d'enjoindre à l'autorité préfectorale compétente de lui remettre, dans un délai de huit jours, une autorisation provisoire de séjour, dans l'attente du réexamen de sa situation, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros HT à verser à la Selarl Eden avocats en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ladite condamnation valant renonciation au versement de la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle ou, à titre subsidiaire, à lui verser directement la somme de 1 500 euros HT sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît le droit d'être entendu préalablement à toute décision défavorable ;
- est n'a pas été précédée de la saisine du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;
- elle méconnaît le droit d'asile et le principe de non-refoulement ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision fixant le pays de renvoi n'est pas motivée ;
- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité du refus de séjour ;
- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- l'interdiction de retour sur le territoire français n'est pas motivée ;
- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- l'assignation à résidence est insuffisamment motivée ;
- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;
- elle méconnaît l'article L. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et procède d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 21 avril 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif que les moyens invoqués ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. B comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers et des décisions relatives à la rétention des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter, VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. B,
- les observations de Me Leprince, représentant M. D C, qui reprend les conclusions et les moyens de la requête et qui indique que le requérant ne sollicite plus le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et demande ainsi que la somme de 1 500 euros HT soit mise à la charge de l'Etat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative,
- et les observations de M. D C, assisté de M. E interprète en lingala.
Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent ni représenté.
En application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, la clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. D C, ressortissant congolais né le 7 novembre 1983 à Kinshasa, a été interpellé le 17 avril 2023 à la suite d'un contrôle de police et placé en retenue administrative. Par deux arrêtés du 17 avril 2023, dont l'intéressé demande l'annulation, le préfet de la Seine-Maritime lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination, lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant un an et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement " et aux termes de l'article L. 521-4 du même code : " L'enregistrement a lieu au plus tard trois jours ouvrés après la présentation de la demande d'asile à l'autorité administrative compétente () ".
3. Ces dispositions ont pour effet d'obliger l'autorité de police à transmettre au préfet, et ce dernier à enregistrer, une première demande d'admission au séjour au titre de l'asile formulée par un étranger à l'occasion de son interpellation sur le territoire français. Par voie de conséquence, elles font légalement obstacle à ce que le préfet fasse obligation de quitter le territoire français avant d'avoir statué sur cette demande d'admission au séjour au titre de l'asile.
4. Il ressort des pièces du dossier, notamment du procès-verbal dressé le 17 avril 2023, que M. D C a indiqué, lors de son audition par les services de police, qu'après avoir quitté son pays d'origine où il était chauffeur d'une personnalité politique qui a été arrêtée par les autorités gouvernementales, il a souhaité déposer une demande d'asile en Espagne, mais qu'il en a été empêché dans la mesure où il aurait été, selon ses propos termes, refoulé du territoire espagnol. Ce procès-verbal fait également apparaître que le requérant a précisé au cours de son audition qu'il devait, avant son interpellation, rencontrer une personne pour effectuer en France des démarches administratives, qu'il craignait d'être arrêté lui aussi en cas de retour au Congo et qu'il souhaitait rester en France pour des raisons de sécurité. M. D C doit ainsi être regardé comme ayant très clairement manifesté son intention de déposer une demande d'asile. Il est toutefois constant que l'autorité préfectorale n'a ni enregistré ni examiné cette demande avant de prononcer la mesure d'éloignement litigieuse. Dans ces conditions, le préfet de la Seine-Maritime, qui était tenu d'examiner cette demande d'admission au titre de l'asile, présentée avant l'édiction de la mesure d'éloignement en litige, ne pouvait légalement prononcer à l'encontre de M. D C une obligation de quitter le territoire français. Il suit de là que cette décision est entachée d'illégalité.
5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. D C est fondé à demander l'annulation de la décision du 17 avril 2023 portant obligation de quitter le territoire français. Il y a lieu, par voie de conséquence, d'annuler les décisions du même jour par lesquelles le préfet a supprimé le délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ainsi qu'une assignation à résidence.
6. Si M. D C a été convoqué à la préfecture le 21 avril 2023 pour enregistrer sa demande d'asile, il ne résulte pas de l'instruction que le préfet aurait, à la date du présent jugement, procéder à cet enregistrement. Dès lors, l'exécution du présent jugement implique que le préfet territorialement compétent, sauf à ce qu'il y ait déjà procédé, enregistre la demande d'asile de M. D C et lui délivre l'attestation de demande d'asile en application de l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. D C d'une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Les arrêtés du 17 avril 2023 par lesquels le préfet de la Seine-Maritime a fait obligation à M. D C de quitter sans délai le territoire français, a fixé son pays de destination, lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant un an et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours, sont annulés.
Article 2 : Il est enjoint à l'autorité préfectorale compétente, sauf à ce qu'elle y ait déjà procédé, d'enregistrer la demande d'asile de M. D C et de lui délivrer une attestation de demande d'asile conformément à l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Article 3 : L'Etat versera à M. D C la somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A D C et au préfet de la Seine-Maritime.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 avril 2023.
Le magistrat désigné,
Signé :
S. B
La greffière,
Signé :
P. HIS
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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