Le Tribunal Administratif de Rouen a examiné la requête de M. A..., détenu, contestant son placement préventif en cellule disciplinaire par la directrice de la maison d’arrêt de Rouen le 31 mai 2023. Le tribunal a écarté le moyen d’incompétence du signataire, la délégation de signature étant régulière, et celui d’insuffisance de motivation, la décision étant suffisamment circonstanciée. Sur le fond, le juge a substitué la base légale de la décision, initialement fondée sur le code de procédure pénale, par les dispositions du code pénitentiaire (articles L. 231-2 et R. 234-19), entrées en vigueur le 1er mai 2022. Il a jugé que le placement était justifié car il constituait l’unique moyen de mettre fin aux troubles graves (bagarre, détérioration, possession d’une arme) et de préserver l’ordre, rejetant ainsi la requête.
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 17 juin 2023, M. B... A..., représenté par Me Aït-Taleb, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 31 mai 2023 par laquelle la directrice de la maison d’arrêt de Rouen l’a placé à titre préventif en cellule disciplinaire :
2°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l’article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, cette condamnation valant renonciation par son conseil au versement de l’aide juridictionnelle, ou à défaut, de lui verser cette somme sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée est entachée d’incompétence de son signataire ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’erreur de fait et méconnait l’article R. 234-20 du code pénitentiaire dès lors que le placement en cellule disciplinaire n’était pas l’unique moyen de mettre fin à l’infraction ou de préserver l’ordre interne de l’établissement.
Par un mémoire en défense, enregistré le 20 juin 2025, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens de la requête de M. A... ne sont pas fondés.
Par courrier du 11 septembre 2025, les parties ont été informées, en application des dispositions de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d’être fondé sur un moyen relevé d’office, tiré de ce que le tribunal était susceptible de procéder à une substitution de base légale entre les dispositions du code de procédure pénale sur lesquelles est fondée la décision attaquée et celles du code pénitentiaire, qui est entré en vigueur le 1er mai 2022.
M. A... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 13 septembre 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code pénitentiaire ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Esnol,
- les conclusions de Mme Thielleux, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
M. B... A... a été incarcéré à la maison d’arrêt de Rouen du 25 novembre 2022 au 14 septembre 2023. Il a fait l’objet d’un compte-rendu d’indicent le 31 mai 2023. Par une décision du même jour, la directrice de l’établissement l’a placé, à titre préventif, en cellule disciplinaire.
En premier lieu, il ressort des mentions mêmes de la décision attaquée que celle-ci a été prise par un « premier surveillant ». Or, par un arrêté du 1er mars 2023, régulièrement publié le 12 mai 2023 au recueil des actes administratifs n°76-2023-067 de la préfecture de la Seine-Maritime, les majors et premiers surveillants affectés à la maison d’arrêt de Rouen, ont tous reçu délégation du chef d’établissement de la maison d’arrêt de Rouen, en vertu du tableau annexé à l’arrêté, pour signer les décisions de placement en cellule disciplinaire à titre préventif. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.
En deuxième lieu, la décision attaquée, vise l’article R. 57-7-18 du code de procédure pénale, dont les dispositions ont été reprises dans le code pénitentiaire et mentionne, dans ses motifs, les articles R. 57-7-1 2°et R. 57-7-1 9° du code de procédure pénale. Elle précise les motifs qui en constituent le fondement, et notamment la circonstance que le 31 mai 2023, une bagarre a éclaté entre M. A... et un autre détenu, que M. A... a détérioré des biens présents dans sa cellule, qu’il a lancé un couteau par la fenêtre de sa cellule et que les surveillants pénitentiaires sont intervenus pour sortir M. A... de sa cellule alors qu’il se trouvait dans un état d’ « excitation extrême ». Ces mentions, suffisamment précises et circonstanciées, sont de nature à mettre en mesure M. A... de discuter utilement les motifs ayant fondé la décision contestée de placement à titre préventif en cellule disciplinaire. Le moyen tiré de l’insuffisance de motivation de la décision attaquée doit, dès lors, être écarté.
En troisième lieu, aux termes de l’article L. 231-2 du code pénitentiaire : « En cas d'urgence, les personnes détenues peuvent faire l'objet, à titre préventif, d'un placement en cellule disciplinaire ou d'un confinement en cellule individuelle. Cette mesure ne peut excéder deux jours ouvrables. ». Aux termes de l’article R. 234-19 du même code : « En application de l'article L. 231-2, le chef de l'établissement pénitentiaire ou son délégataire peut, à titre préventif et sans attendre la réunion de la commission de discipline, décider le confinement en cellule individuelle ordinaire ou le placement en cellule disciplinaire d'une personne détenue, si les faits constituent une faute du premier ou du deuxième degré et si la mesure est l'unique moyen de mettre fin à la faute ou de préserver l'ordre à l'intérieur de l'établissement.»
Les dispositions précitées, issues de l’ordonnance n° 2022-478 du 30 mars 2022 portant partie législative du code pénitentiaire et du décret n° 2022-479 du 30 mars 2022 portant partie réglementaire du même code, sont entrées en vigueur le 1er mai 2022. Il en résulte que l’article R. 57-7-18 du code de procédure pénale, sur lequel la décision attaquée est fondée, ne trouvaient plus à s’appliquer à la situation du requérant. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.
En l’espèce, la décision litigieuse trouve son fondement légal dans les dispositions précitées des articles L. 231-2 et R. 234-19 du code pénitentiaire. Ces dispositions peuvent être substituées à celles de l’article R. 57-7-18 du code de procédure pénale dès lors que cette substitution de base légale, qui a été soulevée d’office, n’a pas pour effet de priver M. A... d’une garantie, et que l’administration dispose du même pouvoir d’appréciation pour appliquer les dispositions du code pénitentiaire. Il y a lieu, dès lors, d’y procéder.
En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier et notamment du compte rendu d’incident du 31 mai 2023 rédigé à 13h25 que M. A... a commis des faits de violences à l’encontre d’un autre détenu, qu’il a tenté de faire usage d’un couteau qu’il a ensuite jeté par la fenêtre de sa cellule, qu’il a détérioré dans sa cellule différents éléments comme les plaques de cuisson, la vaisselle, et les parois des toilettes, si bien que les surveillants pénitentiaires ont du intervenir pour le sortir de sa cellule alors que M. A... était dans « un état d’excitation extrême ». M. A... n’apporte aucun élément de nature à remettre en cause les faits tels que relatés dans le compte rendu d’incident, qui constituent des fautes du premier degré en application du 1° et du 9° de l’article R. 232-4 et du code pénitentiaire. Compte tenu du comportement non sérieusement contesté du requérant, le placement en cellule disciplinaire à titre préventif était l’unique moyen de mettre fin à la faute et de préserver l’ordre interne. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.
Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. A... tendant à l’annulation de la décision du 31 mai 2023 par laquelle la directrice de la maison d’arrêt de Rouen l’a placé en cellule disciplinaire à titre préventif doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions tendant à l’application des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A..., à Me Aït-Taleb, et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Délibéré après l'audience du 18 septembre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Galle, présidente,
Mme Delacour, première conseillère,
Mme Esnol, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 octobre 2025.
La rapporteure,
Signé :
B. Esnol
La présidente,
Signé :
C. Galle
La greffière,
Signé :
A. Hussein
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.