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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2302850

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2302850

vendredi 21 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2302850
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique
Avocat requérantEDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 juillet 2023, M. D B, représenté par Me Madeline, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 avril 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant son pays de destination ;

2°) d'annuler l'arrêté du 10 juillet 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour, valable un an, portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir ou, subsidiairement, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de huit jours à compter du jugement à intervenir dans l'attente du réexamen de sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à la Selarl Eden avocats en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, subsidiairement, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à lui verser directement en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision portant refus de titre de séjour est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision fixant le pays de renvoi est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant assignation à résidence est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît son droit d'être entendu préalablement à toute décision défavorable résultant d'un principe général du droit de l'Union européenne ;

- elle méconnaît les articles L. 731-1 et L. 732-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 juillet 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les conclusions dirigées contre l'arrêté du 28 avril 2023 sont tardives ;

- les moyens ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnel totale par une décision du 28 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 199 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers et des décisions relatives à la rétention des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter, VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Baroum substituant Me Madeline, représentant M. B, qui reprend les conclusions et moyens exposés dans la requête et ajoute invoquer l'exception d'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour pour contester la légalité des décisions portant obligation de quitter le territoire et assignation à résidence, en reprenant les moyens invoqués au soutien des conclusions à fin d'annulation de la décision portant refus de titre de séjour et, enfin, elle précise que M. B a toujours entretenu des relations avec ses enfants ;

- et les observations de M. B, qui se prévaut des liens qu'il entretient avec sa famille et de son ancienneté de séjour en France.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent ni représenté.

En application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, la clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant congolais né le 27 août 1976 à Brazzaville, déclare être entré en France en 2002. La demande d'asile qu'il a formulée 10 juillet 2002 a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides par une décision du 28 octobre 2002, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 18 juin 2004. M. B a bénéficié d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " valable du 28 octobre 2009 au 27 octobre 2010, renouvelé jusqu'au 27 octobre 2018. Le 7 juin 2019, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Cette demande a été rejetée par un arrêté du 23 septembre 2021, lequel a été annulé par un arrêt de la cour administrative d'appel de Douai du 21 juin 2022, enjoignant le préfet au réexamen de la situation de M. B. Par un arrêté du 28 avril 2023, le préfet de la Seine-Maritime, réexaminant sa situation, a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays de la mesure d'éloignement. Par un arrêté du 10 juillet 2023, le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. M. B demande au tribunal, par la présente requête, l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur l'étendue du litige :

2. Conformément aux dispositions de l'article R. 776-17 du code de justice administrative, il n'appartient pas au magistrat désigné, saisi selon la procédure prévue aux articles R. 776-14 et suivants du même code, de se prononcer sur la légalité de la décision par laquelle l'autorité préfectorale refuse de délivrer un titre de séjour à un étranger. En conséquence, les conclusions à fin d'annulation dirigées contre la décision du 28 avril 2023 par laquelle le préfet a refusé au requérant un titre de séjour sont renvoyées devant une formation collégiale de jugement. Il en va de même des conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ainsi que celles présentées au titre des frais liés à l'instance qui en sont l'accessoire.

Sur la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté :

3. Aux termes de l'article de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée ".

4. Par ailleurs, une demande d'aide juridictionnelle interrompt le délai de recours contentieux et un nouveau délai de même durée recommence à courir à compter de l'expiration d'un délai de quinze jours après la notification à l'intéressé de la décision se prononçant sur sa demande d'aide juridictionnelle ou, si elle est plus tardive, à compter de la date de désignation de l'auxiliaire de justice au titre de l'aide juridictionnelle.

5. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté du 28 avril 2023 a été notifié à M. B le 4 mai 2023 et que l'intéressé a présenté le 19 mai suivant une demande d'aide juridictionnelle qui a eu pour effet d'interrompre le délai de recours contentieux. La décision du 28 juin 2023 par laquelle le bureau d'aide juridictionnelle a accordé au requérant le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale lui a été envoyée par lettre simple. Dans ces conditions, en l'absence de preuve de notification de cette décision, le délai de recours contentieux n'a pas recommencé à courir. Dès lors, la requête de M. B, enregistrée au greffe du tribunal le 13 juillet 2023, n'est pas tardive. Il suit de là que la fin de non-recevoir opposée en défense par le préfet de la Seine-Maritime doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

7. Il ressort des pièces du dossier que M. B réside en France depuis plus de dix ans et qu'il a bénéficié d'un titre de séjour " vie privée et familiale " à compter du 28 octobre 2009, renouvelé jusqu'au 27 octobre 2018. En outre, après avoir entretenu une relation avec une ressortissante française avec laquelle il a eu un enfant né en 2001, M. B a conclu un pacte civil de solidarité le 12 juillet 2022 avec la mère de trois de ses enfants, nés en 2015, 2017 et 2022, laquelle réside en France sous couvert d'une carte de résident valable jusqu'en 2029, en qualité de parent d'un enfant français né d'une précédente union. S'il est constant que le couple a vécu séparément pendant plusieurs années, il ressort toutefois des pièces du dossier que M. B n'a pas cessé d'entretenir une relation régulière et intense avec sa compagne actuelle ainsi qu'avec ses enfants, y compris avec son fils ainé désormais majeur. Contrairement à ce que fait valoir le préfet, les pièces versées au dossier établissent également que M. B partage une communauté de vie avec sa partenaire, son beau-fils et ses trois enfants mineurs. Enfin, le préfet soutient que le comportement de l'intéressé constitue une menace à l'ordre public. Toutefois, si M. B a été condamné entre 2007 et 2011 à plusieurs reprises pour des faits de conduite d'un véhicule sans assurance et sous l'emprise de l'alcool, ces condamnations, eu égard à leur caractère ancien, ne peuvent être de nature à révéler que le comportement du requérant constituerait, à la date de la décision contestée, une menace à l'ordre public. La condamnation à 300 euros d'amende prononcée à son encontre par une ordonnance pénale du 21 juin 2021 pour conduite d'un véhicule sans assurance le 23 février 2020, n'est pas davantage d'une gravité suffisante pour permettre de justifier, motif pris d'une menace à l'ordre public, le rejet de la demande de l'intéressé tendant au renouvellement de son titre de séjour. Ainsi, eu égard à l'ancienneté et à l'intensité de la vie privée et familiale de M. B en France et alors même que la commission du titre de séjour a émis un avis défavorable, le préfet a porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale au regard des buts poursuivis en refusant de lui délivrer un titre de séjour et ainsi méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour doit être accueilli.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à l'encontre de cette décision, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du préfet de la Seine-Maritime du 28 avril 2023 portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Par voie de conséquence, la décision du même jour fixant le pays de renvoi contenue dans le même arrêté, ainsi que la décision portant assignation à résidence en date du 10 juillet 2023 doivent également être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Le présent jugement implique, en application des dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que l'administration procède au réexamen de la situation administrative de M. B dans un délai qu'il convient de fixer à deux mois à compter de la notification de la présente décision, et qu'elle le munisse, dans l'attente d'une nouvelle décision, d'une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions de la requête de M. A aux fins d'annulation de la décision du 28 avril 2023 portant refus de titre de séjour ainsi que celles aux fins d'injonction et d'astreinte et au titre des frais liés au litige, en tant qu'elles s'y rattachent, sont renvoyées à une formation collégiale du tribunal.

Article 2 : Les décisions du 28 avril 2023 du préfet de la Seine-Maritime portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de renvoi sont annulées.

Article 3 : L'arrêté portant assignation à résidence du 10 juillet 2023 du préfet de la Seine-Maritime est annulé.

Article 4 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de procéder au réexamen de la situation de M. B dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui remettre, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, à la Selarl Eden avocats et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 juillet 2023.

La magistrate désignée,

H. C

La greffière,

A. LENFANTLa République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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