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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2303035

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2303035

jeudi 7 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2303035
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantSOUTY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 25 juillet 2023, M. C A, représenté par Me Souty, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 30 mai 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il serait éloigné à l'expiration de ce délai ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une carte de séjour temporaire ou, à titre subsidiaire, de réexaminer son admission au séjour dans le délai d'un mois, à compter du jugement à intervenir et de le munir d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à exercer une activité professionnelle dans le délai de dix jours à compter du jugement à intervenir, le tout sous astreinte journalière de cent euros ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ladite condamnation valant renonciation au versement de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que les décisions :

- méconnaissent l'article L. 111-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 47 du code civil, dès lors qu'il justifie de son identité, de son âge et de sa nationalité guinéenne ;

- sont entachées d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- méconnaissent l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 août 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 5 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Duff,

- et les observations de Me Verilhac substituant Me Souty, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen, né le 11 mai 2003 à Conakry, entré selon ses dires sur le territoire français le 25 septembre 2019, a présenté le 26 mars 2021 une demande d'admission au séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 30 mai 2023, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ". Aux termes de l'article R. 431-10 de ce code : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : 1° Les documents justifiants de son état civil ; () ". L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Ce dernier article dispose : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Ainsi, ces dispositions posent une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Il incombe à l'administration de renverser cette présomption en apportant la preuve du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question.

3. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

4. Il ressort des pièces du dossier que, pour établir sa naissance le 11 mai 2003, l'intéressé a fourni à l'appui de sa demande de titre de séjour sollicité sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'une part, un jugement supplétif n°16358 du 5 décembre 2018 transcrit par l'officier de l'état civil, sous le n°10007 le 18 décembre 2018, et légalisé le 18 décembre 2018 par Mme D E, juriste, d'autre part, une copie d'extrait d'acte de naissance certifiée conforme délivrée le 18 décembre 2018 par M. F, officier de l'Etat civil de la commune de Matoto, et enfin, une carte d'identité consulaire délivrée sur la base de ces deux documents.

5. Pour considérer que M. A ne justifiait pas de son état civil, le préfet de la Seine-Maritime s'appropriant les conclusions de l'analyse documentaire réalisée par la police aux frontières, rendues le 19 janvier 2023, a estimé que l'extrait d'acte de naissance et le jugement supplétif produits par l'intéressé présentaient un caractère frauduleux en raison de l'absence d'alignement et de centrage des mentions pré-imprimées de ces deux actes et de l'absence de lisibilité du timbre sec appliqué pour leur légalisation par le ministère des affaires étrangères et des Guinéens de l'étranger. Dans son mémoire en défense, le préfet de la Seine-Maritime, ajoutant à l'analyse de l'expertise en fraude documentaire, relève que l'extrait d'acte de naissance et le jugement supplétif ne mentionnent ni la date, ni le lieu de naissance des parents du requérant, et que la profession et le lieu de domicile des parents ne sont indiqués que dans le jugement supplétif, pas dans l'extrait d'acte de naissance, en méconnaissance des dispositions du code civil guinéen. Ces conclusions sont contestées par M. A qui fait valoir que ce qui a été relevé comme non conforme par la police de l'air et des frontières, se rapporte au formalisme de l'acte ainsi qu'au mode d'impression, qui ne peuvent suffire à établir le caractère inauthentique du document dès lors que l'agent de la cellule de fraude documentaire ne relève aucune irrégularité relative à la réalité des informations y figurant, en particulier son identité et sa date de naissance.

6. Toutefois, même à la supposer caractérisée, l'anomalie, s'agissant des mentions pré-imprimées, relevée dans l'analyse, succincte, de la police aux frontières n'affecte pas, par elle-même, la véracité des mentions inscrites sur les actes litigieux se rapportant à l'identité et à l'âge du requérant. De plus, elle ne permet pas à elle seule d'établir leur caractère frauduleux, falsifié ou contrefait, la police aux frontières ayant d'ailleurs seulement conclu à leur non-conformité à un standard, au demeurant non précisé. Il ressort en outre des pièces du dossier que ces actes ont tous deux fait l'objet d'une légalisation de la part des autorités guinéennes. Si la police aux frontières a relevé que le timbre sec était partiellement illisible sur les deux actes, la légalisation du jugement supplétif comporte également deux timbres humides parfaitement lisibles apposés d'une part, par le ministère guinéen des affaires étrangères et d'autre part, par les autorités consulaires guinéennes en France, ainsi que les signatures et les qualités respectives du signataire, dont la véracité n'est pas remise en cause. Enfin, sur la base de ces documents, M. A s'est vu délivrer une carte d'identité consulaire valable du 5 octobre 2020 au 5 octobre 2022, dont l'authenticité n'est pas contestée.

7. Il ressort également des pièces du dossier que, par arrêt du 28 mai 2019, la chambre spéciale des mineurs de la cour d'appel de B, infirmant le jugement qui lui était déféré du juge des enfants de B du 22 novembre 2018, a confié M. A à l'aide sociale à l'enfance jusqu'au 11 mai 2021. Les juges d'appel ont conclu que M. A était mineur dès lors que l'intéressé a produit, après légalisation, un jugement supplétif d'acte de naissance et un extrait du registre de transcription conformes à ses déclarations, l'omission de la mention du mois dans le corps du jugement constituant à l'évidence une simple erreur matérielle comme il s'en produit ordinairement dans l'édition des décisions de justice, et que dans ces conditions, la présomption de l'article 47 du code civil devait s'imposer aux parties. Ainsi, si la décision de la chambre spéciale des mineurs portait sur une instance distincte de celle tendant à l'examen du droit au séjour de l'intéressé, l'autorité judiciaire, qui dispose de la compétence en matière d'état civil, a statué sur l'ensemble des pièces produites par M. A à l'appui de sa demande de titre de séjour, et en a déduit que les éléments versés au dossier étaient suffisants pour établir la minorité de l'intéressé à la date de l'ordonnance. Dès lors, les seules anomalies relevées par le préfet de la Seine-Maritime sur l'extrait du registre des transcriptions et sur le jugement supplétif ne suffisent pas à renverser la présomption de validité des autres documents d'état civil. En conséquence, le préfet de la Seine-Maritime ne pouvait légalement rejeter la demande de titre de séjour de M. A présentée sur le fondement des dispositions de l'article L. 453-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au motif qu'il ne justifiait pas de son état civil et par conséquent de son âge.

8. Il ressort enfin des pièces du dossier que M. A, qui est né le 11 mai 2003, a été confié entre 16 et 18 ans à l'aide sociale à l'enfance en qualité de mineur non accompagné, après qu'une décision du 28 mai 2019 de la chambre spéciale des mineurs de la cour d'appel de B l'a confié à l'aide sociale à l'enfance de la Seine-Maritime. Par un jugement du juge des tutelles mineurs du 2 juillet 2019, M. A a été confié au département de la Seine-Maritime. M. A, inscrit en formation bâtiment au CFA B Lanfry, justifie d'un contrat d'apprentissage signé avec l'entreprise Sani Bât 76 pour une durée de trois ans, pour la période comprise entre le 1er juillet 2020 et le 30 juin 2023, aux fins d'obtenir un certificat d'aptitude professionnelle de couvreur. Il ressort de l'attestation du 7 juin 2023 du directeur du CFA que M. A suit avec assiduité sa formation depuis le 20 juillet 2020 et a été déclaré admis par le jury au certificat d'aptitude professionnelle en 2023. S'agissant de son insertion professionnelle, M. A produit une attestation du dirigeant de la société de bâtiment qui l'emploie, faisant état de son sérieux et de sa conscience professionnelle ainsi que l'ensemble de ses bulletins de salaire depuis le mois de juillet 2020. Les appréciations portées par les enseignants soulignent la qualité du travail et le sérieux de M. A, sa volonté et sa détermination, ainsi que son attachement aux valeurs de respect et son intérêt pour la culture française. Enfin, il ressort de l'avis motivé de la mission locale de l'agglomération rouennaise que M. A a su faire preuve de sa capacité à s'intégrer dans son entreprise et qu'il a suivi, en raison de son niveau trop bas en français et en mathématiques, une formation préparatoire, ayant intégré la " prépa apprentissage " destinée au public allophone dispensée par le CFA de Lanfry, de sorte que malgré ses difficultés, M. A a su se montrer persévérant. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, le requérant est fondé à soutenir que le préfet de la Seine-Maritime a commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision contenue dans l'arrêté du 30 mai 2023 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, des décisions lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de renvoi.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

10.Eu égard au motif d'annulation retenu, et sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait, l'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de la Seine-Maritime ou au préfet territorialement compétent de délivrer à M. A un titre de séjour " salarié " ou " travailleur temporaire ", adapté à sa situation dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement et de lui délivrer, sous quinze jours, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

11.M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil, Me Souty, de la somme de 1 000 euros, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 30 mai 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de délivrer un titre de séjour à M. C A, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Maritime ou au préfet territorialement compétent de délivrer à M. A un titre de séjour portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, sous quinze jours, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera à Me Souty, avocat de M. A, la somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à C A, à Me Souty et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 23 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Bailly, présidente ;

M. Le Duff, premier conseiller et Mme Esnol, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 décembre 2023.

Le rapporteur,

V. Le Duff

La greffière,

A. Hussein

La présidente,

P. BaillyLa République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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