jeudi 30 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2303156 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2 ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 2 août 2023 et 3 janvier 2024, M. A B, représenté par Me Koum Dissake, doit être regardé comme demandant au tribunal :
1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 7 juin 2023 du préfet de la Seine-Maritime en tant qu'il lui a retiré sa carte de résident ;
2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer à titre principal, une carte de résident portant la mention " réfugié " et à titre subsidiaire, une carte de résident de longue durée - UE ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;
- il est entaché d'une erreur de de droit dès lors que le préfet s'est cru tenu à tort de retirer sa carte de résident ;
- il est fondé sur des faits matériellement inexacts ;
- il méconnaît les dispositions de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il méconnaît les dispositions de l'article L. 424-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il méconnaît les dispositions de l'article L. 424-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il méconnaît les stipulations de l'article 33 de la convention du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ;
- il prononce une sanction disproportionnée ;
- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 9 novembre 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
Par un courrier du 4 avril 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de la méconnaissance du champ d'application de la loi, dès lors que le préfet ne pouvait, pour retirer la carte de résident, se fonder sur les dispositions de l'article L. 432-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors qu'il n'a pas été mis fin au statut de réfugié de M. B.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. Cotraud, premier conseiller.
Les parties n'étaient pas présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant de la République démocratique du Congo né le 29 août 1975, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision du 17 août 2012 de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides. Il s'est ainsi vu délivrer une carte de résident valable jusqu'au 5 décembre 2022, renouvelée à compter du 26 juillet 2022 pour une durée de dix ans. Par un jugement du 12 mars 2019 du tribunal de grande instance du Havre, l'intéressé a été condamné à une peine de six mois d'emprisonnement pour des faits de violence et de menace de mort à l'encontre d'un sapeur-pompier. Par courrier du 19 avril 2023, le préfet de la Seine-Maritime a informé M. B qu'il envisageait de lui retirer sa carte de résident et l'a invité à présenter ses observations. Par l'arrêté attaqué du 7 juin 2023, le préfet de la Seine-Maritime lui a retiré la carte de résident valable du 26 juillet 2022 au 25 juillet 2032.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Le bénéfice du droit d'asile et des autres protections internationales est régi par les dispositions du livre V du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le titre I de ce livre prévoit les conditions d'octroi du statut de réfugié et de la protection subsidiaire, ainsi que les cas où ces protections ne sont pas accordées ou sont retirées, pour une réserve d'ordre public. Le contenu de la protection est, quant à lui, défini à l'article L. 561-1 du code précité, aux termes duquel : " L'étranger qui a obtenu le statut de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire en application du présent livre se voit délivrer un titre de séjour dans les conditions et selon les modalités prévues au chapitre IV du titre II du livre IV ". Il renvoie ainsi aux dispositions de l'article L. 424-1 du même code, aux termes desquelles : " L'étranger auquel la qualité de réfugié a été reconnue en application du livre V se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans ".
3. En ce qui concerne le statut de réfugié, l'article L. 511-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose qu'il est " refusé ou il y est mis fin dans les situations suivantes : / 1° Il y a des raisons sérieuses de considérer que la présence en France de la personne concernée constitue une menace grave pour la sûreté de l'Etat ; / 2° La personne concernée a été condamnée en dernier ressort en France, dans un Etat membre de l'Union européenne ou dans un Etat tiers figurant sur la liste, fixée par décret en Conseil d'Etat, des Etats dont la France reconnaît les législations et juridictions pénales au vu de l'application du droit dans le cadre d'un régime démocratique et des circonstances politiques générales soit pour un crime, soit pour un délit constituant un acte de terrorisme ou une apologie publique d'un acte de terrorisme ou puni de dix ans d'emprisonnement, et sa présence constitue une menace grave pour la société française ". En outre, aux termes de l'article L. 424-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Lorsqu'il est mis fin au statut de réfugié par décision définitive de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou par décision de justice ou lorsque l'étranger renonce à ce statut, la carte de résident prévue aux articles L. 424-1 et L. 424-3 est retirée. () ". En application de ces dispositions, il appartient à l'autorité administrative de saisir l'Office afin que celui-ci mette fin, le cas échéant, au statut de réfugié, notamment pour l'un des motifs prévus par l'article L. 511-7 précité.
4. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées, d'une part, que l'étranger qui se voit reconnaître le statut de réfugié se voit délivrer de plein droit une carte de résident et, d'autre part, que les dispositions spéciales du livre V du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dérogent aux dispositions générales applicables au séjour des étrangers, notamment les articles L. 432-10 à L. 432-12, qui permettent, dans certains cas limitativement prévus, au préfet de retirer une carte de résident.
5. Pour retirer la carte de résident de M. B, le préfet s'est fondé sur les dispositions de l'article L. 432-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'intéressé ayant fait l'objet d'une condamnation définitive, par un jugement du 12 mars 2019 du tribunal de grande instance du Havre, à une peine de six mois d'emprisonnement pour des violence et de menace de mort à l'encontre d'un sapeur-pompier, prévue à l'article 433-3 du code pénal. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier, ni n'est allégué en défense, qu'il ait été mis fin au statut de réfugié reconnu à l'intéressé. Dans ces conditions, le préfet ne pouvait, sans méconnaître le champ d'application de la loi, retirer la carte de résident qui lui avait été délivrée le 26 juillet 2022, en application de l'article L. 432-12 précité, l'appréciation de la menace que constituerait le comportement de l'intéressé pour l'ordre public relevant de l'appréciation du seul Office français de protection des réfugiés et apatrides, sous le contrôle de la Cour nationale du droit d'asile, ainsi que le prévoient les dispositions citées au point 3.
6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 7 juin 2023 du préfet de la Seine Maritime doit être annulé en tant qu'il a retiré la carte de résident de M. B.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
7. Compte tenu du motif qui la fonde, l'annulation de l'arrêté attaqué implique nécessairement, sous réserve d'un changement de circonstances de fait ou de droit, que la carte de résident soit restituée à M. B. Il y a dès lors lieu d'enjoindre au préfet territorialement compétent d'y procéder dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.
Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :
8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 7 juin 2023 du préfet de la Seine-Maritime est annulé en tant qu'il retire la carte de résident de M. B.
Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de restituer à M. B sa carte de résident dans le délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Seine-Maritime.
Délibéré après l'audience du 16 mai 2024, à laquelle siégeaient :
M. Armand, premier conseiller faisant fonction de président,
M. Cotraud, premier conseiller,
Mme Esnol, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 30 mai 2024.
Le rapporteur,
J. Cotraud
Le premier conseiller,
faisant fonction de président,
G. ArmandLa greffière,
A. Hussein
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
ah
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