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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2303289

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2303289

jeudi 25 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2303289
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantSTERENN LAW

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 11 août 2023 et le 26 octobre 2023, Mme D C, représentée par Me Ariane Rooryck-Sarret, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 mai 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande d'admission au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime, en cas d'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français, de réexaminer sa situation sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et ce sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros TTC à verser à la SELARL STERENN LAW en application des dispositions de l'article 37 alinéa 2 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Mme C soutient que :

' La décision de refus de séjour :

- méconnaît l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

' La décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 octobre 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 juillet 2023.

Vu :

- la décision par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme E a été entendu au cours de l'audience publique, à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante comorienne née le 11 avril 1984, déclare être entrée régulièrement en France le 1er septembre 2015. Le 4 septembre 2016, un titre de séjour lui a été délivré en raison de la nationalité française de sa fille. Ce titre a été régulièrement renouvelé jusqu'au 24 novembre 2021. Par un arrêté du 4 mars 2022, le préfet des Deux-Sèvres a rejeté sa demande d'admission au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Cette décision a été confirmée par un jugement du 18 octobre 2022 du tribunal administratif de Poitiers. Le 7 mars 2023, Mme C a sollicité son admission au séjour au regard de la nationalité française de sa fille. Par un arrêté du 11 mai 2023, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande d'admission au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur la décision portant refus de séjour :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". Aux termes de l'article L. 423-8 du même code : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. / Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant. ".

3. Il résulte de ces dispositions que l'étranger qui sollicite la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au motif qu'il est parent d'un enfant français doit justifier, outre de sa contribution effective à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, de celle de l'autre parent, de nationalité française, lorsque la filiation à l'égard de celui-ci a été établie par reconnaissance en application de l'article 316 du code civil. Le premier alinéa de l'article L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que cette condition de contribution de l'autre parent doit être regardée comme remplie dès lors qu'est rapportée la preuve de sa contribution effective ou qu'est produite une décision de justice relative à celle-ci. Dans ce dernier cas, il appartient seulement au demandeur de produire la décision de justice intervenue, quelles que soient les mentions de celle-ci, peu important notamment qu'elles constatent l'impécuniosité ou la défaillance du parent français auteur de la reconnaissance. La circonstance que cette décision de justice ne serait pas exécutée est également sans incidence.

4. Pour refuser de délivrer à Mme C un titre de séjour, le préfet de la Seine-Maritime s'est fondé sur le motif que la requérante n'établissait pas que le père de sa fille contribuait à son entretien et à son éducation. Pour démontrer le contraire, l'intéressée produit à l'instance vingt-huit justificatifs de transferts d'argent opérés à son profit entre le 1er janvier 2021 et le 13 septembre 2023 par M. A D, ressortissant français, pour des montants oscillant entre 50 et 141,50 euros, ainsi que deux déclarations de recette et deux attestations de paiement indiquant des dépenses de M. A D pour des frais liés à la scolarité de sa fille. Toutefois, s'ils peuvent être regardés comme établissant l'existence d'une modeste contribution du père à l'entretien de la jeune F A D, née le 2 février 2016, ces versements ne permettent nullement de démontrer la contribution de M. A D à l'éducation de cet enfant. A cet égard, les deux succinctes attestations, au demeurant postérieures à la décision contestée pour l'une et non datée pour l'autre, rédigées par la cousine de la requérante ainsi que l'enseignante de la jeune F dans lesquelles il est indiqué que le père, qui ne vit pas avec la requérante, vient parfois chercher sa fille à l'école et qu'il vient parfois lui rendre visite à son domicile, ne permettent pas de démontrer l'existence d'un lien affectif entre M. A D et sa fille, ou un quelconque investissement de l'intéressé dans sa parentalité, en l'absence de toute autre pièces versées aux débats en ce sens. Ainsi, le moyen tiré de la méconnaissance des articles cités au point 2 du présent jugement doit être écarté.

5. Si Mme C soutient également que le père de son fils B, né le 4 juin 2022, contribue à son entretien et à son éducation, il résulte des pièces du dossier que celui-ci est de nationalité comorienne, de sorte que cette argumentation est inopérante à démontrer la méconnaissance des articles précitées, à supposer que Mme C ait entendu s'en prévaloir à cette fin.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance (). ".

7. Mme C soutient que le père français de sa fille F participe à l'entretien et à l'éducation de cette dernière et que tant l'intensité que l'ancienneté de ses attaches privées et familiales sur le territoire français sont établies. Toutefois, il ressort de ce qui a été dit au point 4 qu'elle ne vit pas avec le père de sa fille et que la participation de celui-ci à l'éducation de l'enfant n'est pas établie. De plus, il ne ressort pas des pièces du dossier que la requérante, qui est hébergée par une cousine et a sollicité des secours financiers notamment auprès du département de la Seine-Maritime, serait, actuellement, socialement ou professionnellement insérée en France. Enfin, elle ne démontre pas être dépourvue de toutes attaches familiales dans son pays d'origine où elle a vécu jusqu'à l'âge de 31 ans. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

8. En dernier lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

9. Pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux point 4 et 7, le préfet de la Seine-Maritime ne peut être regardé comme ayant méconnu l'intérêt supérieur des enfants de la requérante en refusant l'admission au séjour de leur mère, dès lors que le père français de sa fille, dont il n'est pas établi qu'il participe à son éducation, pourra continuer à contribuer à son entretien aux Comores et qu'il n'est pas établi que le père comorien de son fils réside de manière habituelle en France. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

10. Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; () ".

11. Il ressort des pièces du dossier que Mme C vit avec sa fille française mineure depuis sa naissance et doit donc être regardée comme contribuant à son entretien et à son éducation, ce qui n'est d'ailleurs pas contesté en défense. Dès lors, Mme C est fondée à soutenir que le préfet a méconnu les dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

12. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français attaquée, que Mme C est fondée à demander l'annulation de la décision du 11 mai 2023 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours ainsi que, par voie de conséquences, l'annulation de la décision du même jour par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être renvoyée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

13. Aux termes de l'article L 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

14. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, conformément aux dispositions citées au point 13, que le préfet de la Seine-Maritime ou le préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence actuel de l'intéressée la munisse d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce qu'il ait de nouveau statué sur son cas. Il y a lieu de lui enjoindre de délivrer l'autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement et de lui enjoindre de prendre une nouvelle décision sur la situation de Mme C dans un délai de trois mois à compter de la même date. Il n'y a pas lieu d'assortir ces injonctions d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

15. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à la SELARL STERENN LAW de la somme de 1 000 euros.

D É C I D E :

Article 1er : Les décision du 11 mai 2023 par lesquelles le préfet de la Seine-Maritime a fait obligation à Mme D C de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Maritime ou au préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence actuel de l'intéressée de délivrer à Mme D C une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement et de prendre une nouvelle décision sur la situation de l'intéressée dans un délai de trois mois à compter de la même date.

Article 3 : L'État versera à la SELARL STERENN LAW la somme de 1 000 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D C, à Me Ariane Rooryck-Sarret et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 11 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Anne Gaillard, présidente,

M. Colin Bouvet, premier conseiller,

M. Robin Mulot, premier conseiller.

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 janvier 2024.

La présidente- rapporteure,

A. E

L'assesseur le plus ancien,

C. BOUVETLe greffier,

H. TOSTIVINT

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2303289

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