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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2303356

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2303356

mardi 12 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2303356
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1 ère Chambre
Avocat requérantSELARL ODIN

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I./ Par une requête et un mémoire enregistrés, sous le n° 2302504, les 19 juin 2023 et 21 août 2023, ainsi qu'un mémoire de production de pièces reçu le 23 juin 2023, Mme A D, représentée par la SELARL Odin, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle la commission de recours des militaires a rejeté son recours préalable formé le 19 décembre 2022 à l'encontre de la décision du 30 novembre 2022 portant dénonciation de son contrat d'engagement pendant la période probatoire ;

2°) d'enjoindre au ministre des armées de procéder à sa réintégration provisoire au sein des effectifs de l'armée de l'air en lui faisant signer un nouveau contrat d'engagement avec reconstitution de carrière à effet du 14 février 2023 dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme D soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice d'incompétence ;

- la décision attaquée a été prise à la suite d'une procédure irrégulière dès lors qu'elle n'a pas été mise à même d'obtenir la communication de son dossier individuel ni de pouvoir présenter des observations préalables alors qu'il s'agit d'une décision prise en considération de sa personne ;

- elle est insuffisamment motivée en fait et en droit ;

- elle est entachée d'erreur de fait et d'erreur d'appréciation dès lors qu'aucune insuffisance professionnelle ne peut être relevée à son encontre ;

- l'armée ne rapporte pas la preuve de sa prétendue insuffisance professionnelle ;

- elle est constitutive d'une sanction déguisée.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 avril 2024, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Le ministre fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

II./ Par une requête et un mémoire enregistrés sous le n° 2303356, les 21 août 2023 et 5 juin 2024, Mme A D, représentée par la SELARL Odin, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 13 juin 2023 par laquelle le ministre des armées a rejeté son recours administratif préalable obligatoire formé le 19 décembre 2022 devant la commission de recours des militaires à l'encontre de la décision du 30 novembre 2022 portant dénonciation de son contrat d'engagement pendant la période probatoire ;

2°) d'enjoindre au ministre des armées de procéder à sa réintégration provisoire au sein des effectifs de l'armée de l'air en lui faisant signer un nouveau contrat d'engagement avec reconstitution de carrière à effet du 14 février 2023 dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme D soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice d'incompétence ;

- la décision attaquée a été prise à la suite d'une procédure irrégulière dès lors qu'elle n'a pas été mise à même d'obtenir la communication de son dossier individuel ni de pouvoir présenter des observations préalables alors qu'il s'agit d'une décision prise en considération de sa personne ;

- elle est insuffisamment motivée en fait et en droit ;

- elle est entachée d'erreur de fait et d'erreur d'appréciation dès lors qu'aucune insuffisance professionnelle ne peut être relevée à son encontre ;

- l'armée ne rapporte pas la preuve de sa prétendue insuffisance professionnelle ;

- elle est constitutive d'une sanction déguisée.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 avril 2024, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Le ministre fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu :

- l'ordonnance du 14 mai 2024 fixant la clôture de l'instruction au 14 juillet 2024 à 12 h dans l'instance n° 2302504 et l'ordonnance du 7 mai 2024 fixant la clôture de l'instruction au 6 juin 2024 à 12 h dans l'instance n° 2303356 ;

- les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code de la défense ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi du 22 avril 1905 portant fixation du budget des dépenses et des recettes de l'exercice 1905, notamment son article 65 ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- le décret n° 2008-961 du 12 septembre 2008 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Ameline, première conseillère,

- et les conclusions de Mme Barray, rapporteure publique,

Considérant ce qui suit :

1. Le 2 novembre 2021, Mme D a signé un contrat d'engagement au sein de l'armée de l'air et de l'espace assorti d'une période probatoire de six mois, prolongée jusqu'au 2 novembre 2022, pour servir au pôle ATLAS du groupement de soutien de la base de défense d'Evreux (GSBdD), dans la spécialité " agent bureautique - secrétariat /achats finances ". Le 2 novembre 2022, la période probatoire a été prorogée pour une nouvelle période de six mois. Par une décision du 30 novembre 2022, le GSBdD d'Evreux a dénoncé le contrat d'engagement en invoquant des insuffisances militaires, professionnelles et comportementales et a fixé la radiation des contrôles de l'intéressée à la date du 14 février 2023. Le 19 décembre 2022, elle a formé un recours administratif préalable obligatoire à l'encontre de cette décision devant la commission de recours des militaires. Dans le dossier n° 2302504, Mme D demande l'annulation de la décision implicite née du silence gardé pendant plus de quatre mois par la commission sur son recours. Une décision expresse de rejet de son recours par le ministre des armées étant intervenue le 13 juin 2023, Mme D en demande l'annulation dans le dossier enregistré sous le n° 2303356. Il y a lieu de joindre les requêtes n° 2302504 et n° 2303356, présentées par un même agent et présentant à juger des questions semblables pour statuer par un seul jugement.

Sur l'étendue du litige :

2. D'une part, aux termes de l'article R. 4125-1 du code de la défense : " I. - Tout recours contentieux formé par un militaire à l'encontre d'actes relatifs à sa situation personnelle est précédé d'un recours administratif préalable, à peine d'irrecevabilité du recours contentieux. Ce recours administratif préalable est examiné par la commission des recours des militaires, placée auprès du ministre de la défense. " Aux termes de l'article R. 4125-10 du même code : " Dans un délai de quatre mois à compter de sa saisine, la commission notifie à l'intéressé la décision du ministre prise sur son recours qui se substitue à la décision initiale. Cette notification, effectuée par lettre recommandée avec avis de réception, fait mention de la faculté d'exercer, dans le délai de recours contentieux, un recours contre cette décision devant la juridiction compétente à l'égard de l'acte initialement contesté devant la commission. / L'absence de décision notifiée à l'expiration du délai de quatre mois vaut décision de rejet du recours formé devant la commission. "

3. L'institution d'un recours administratif, préalable obligatoire à la saisine du juge, a pour effet de laisser à l'autorité compétente pour en connaître le soin d'arrêter définitivement la position de l'administration. Il s'ensuit que la décision prise à la suite du recours se substitue nécessairement à la décision initiale et qu'elle est seule susceptible d'être déférée au juge de la légalité. Si l'exercice d'un tel recours a pour but de permettre à l'autorité administrative, dans la limite de ses compétences, de remédier aux illégalités dont pourrait être entachée la décision initiale, sans attendre l'intervention du juge, la décision prise sur le recours n'en demeure pas moins soumise elle-même au principe de légalité.

4. D'autre part, lorsqu'un requérant conteste, dans les délais de recours, une décision implicite de rejet et une décision expresse de rejet intervenue postérieurement, ses conclusions doivent être regardées comme dirigées uniquement contre la seconde décision, qui s'est substituée à la première.

5. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que le recours administratif préalable obligatoire formé par Mme D à l'encontre de la décision du 30 novembre 2022 portant dénonciation de son contrat d'engagement a été enregistré le 19 décembre 2022 par la commission de recours des militaires. Aucune réponse n'ayant été apportée dans un délai de quatre mois, conformément aux dispositions du code de la défense, une décision implicite de rejet, se substituant à la décision initiale, est née le 19 avril 2023. Mais, par une décision du 13 juin 2023, le ministre des armées a rejeté expressément le recours administratif. Dans ces conditions, l'ensemble des conclusions des requêtes de Mme D doivent être regardées comme dirigées à l'encontre de cette dernière décision du 13 juin 2023.

Sur les conclusions des requêtes :

6. Il ressort des pièces du dossier que, par un arrêté du 27 décembre 2022, publié au Journal officiel de la République française du 31 décembre suivant, le ministre des armées a donné délégation de signature à M. C B, directeur adjoint du cabinet civil et militaire, pour signer tous actes, à l'exclusion des décrets, en ce qui concerne les affaires pour lesquelles délégation n'est pas donnée aux personnes mentionnées à l'article 1er du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte manque en fait et devra être écarté.

7. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 4° Retirent ou abrogent une décision créatrice de droits () " Aux termes de l'article 8 du décret du 12 septembre 2008 relatif aux militaires engagés : " () Au cours de la période probatoire, quelle qu'en soit la durée, le contrat peut être dénoncé unilatéralement par chacune des parties. Lorsque le contrat est dénoncé par le ministre de la défense, ou le ministre de l'intérieur pour les militaires engagés de la gendarmerie nationale, il l'est par décision motivée. "

8. D'une part, en ce qu'il est dirigé contre la décision initiale du 30 novembre 2022, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation est inopérant. D'autre part, la décision ministérielle du 13 juin 2023 énonce les considérations de droit en visant le code de la défense, le décret du 12 septembre 2008 et celui du 19 juillet 2016 relatif aux militaires du rang. Cette décision indique que Mme D n'a pas su atteindre le niveau d'exigence pour pouvoir exercer les fonctions d'agent bureautique dans un environnement militaire et détaille les manquements relevés à son encontre à savoir des erreurs dans la gestion des cartes CIMS, des cartes d'identité multi services et CCS, des erreurs dans la production des cartes de conventions de Genève, des erreurs dans la rédaction des correspondances malgré la mise en place de modèles type et des erreurs dans la procédure d'émission de passeports entraînant des refus de délivrance mais aussi une incapacité à s'adapter aux règles de fonctionnement de l'administration avec une méconnaissance de la voie hiérarchique ainsi que l'absence de rendu-compte. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation, en droit comme en fait, doit être écarté.

9. L'article 65 de la loi du 22 avril 1905 dispose, dans sa version modifiée entrée en vigueur au 1er mars 2022, que : " Tous les militaires, tous les employés et ouvriers de toutes administrations publiques ont droit à la communication personnelle et confidentielle de toutes les notes, feuilles signalétiques et tous autres documents composant leur dossier, soit avant d'être l'objet d'une mesure disciplinaire ou d'un déplacement d'office, soit avant d'être retardé dans leur avancement à l'ancienneté. "

10. Il résulte de ces dispositions qu'un agent public faisant l'objet d'une mesure prise en considération de sa personne, que cette mesure soit ou non justifiée par l'intérêt du service, doit être mis à même d'obtenir communication de son dossier. La décision prise par le ministre compétent, après avis de la commission des recours des militaires prévue à l'article R. 4125-1 du code de la défense, sur un recours administratif formé par un militaire à l'encontre d'une décision prise en considération de sa personne revêt elle-même ce caractère et ouvre, dès lors, à l'intéressé la faculté d'exercer le droit garanti par l'article 65 de la loi du 22 avril 1905. Le droit à la communication du dossier prévu par cet article comporte pour l'agent intéressé, à moins que sa demande présente un caractère abusif, celui d'en prendre connaissance.

11. La décision du 30 novembre 2022, par laquelle le GSBdD a dénoncé le contrat d'engagement souscrit le 2 novembre 2021 par Mme D, et qui a été prise pour des motifs tirés de son comportement professionnel, est intervenue en considération de sa personne et ne pouvait être prise qu'après que l'intéressée a été mise à même d'obtenir communication de son dossier personnel, nonobstant la circonstance qu'elle se trouvait en période probatoire. En l'espèce, s'il ressort des pièces du dossier que Mme D n'a pas été mise à même de prendre connaissance de son dossier, il est constant qu'elle a été rendue destinataire d'un compte rendu par message électronique du 13 octobre 2022 faisant suite à l'entretien relatif à ses manquements professionnels qui s'était déroulé le 7 septembre 2022. Elle connaissait donc, à la date de la décision de dénonciation de son contrat, les manquements que lui reprochait son employeur. En outre, il ressort des pièces du dossier que, dans le cadre de la procédure suivie devant la commission de recours des militaires, Mme D a soulevé ce vice de procédure et avait donc nécessairement connaissance à ce stade de son droit à obtenir communication de son dossier, droit dont elle n'a pas usé. Par ailleurs, l'administration a, devant la commission de recours, produit des observations, faisant part de sa position, auxquelles la requérante a répliqué. Aussi, Mme D doit être regardée comme ayant été informée des manquements relevés à son encontre et mise à même d'y répondre de façon contradictoire et comme ayant été informée de son droit à demander la consultation de son dossier, ce qu'elle s'est abstenue de faire. Par suite, elle n'est pas fondée à soutenir que la décision du 13 juin 2023 est intervenue en méconnaissance du principe du contradictoire et des dispositions précitées de l'article 65 de la loi du 22 avril 1905.

12. L'article L. 4132-6 du code de la défense dispose que : " Le militaire servant en vertu d'un contrat est recruté pour une durée déterminée. Le contrat est renouvelable. Il est souscrit au titre d'une force armée ou d'une formation rattachée. " Par ailleurs, l'article 8 du décret du 12 septembre 2008 relatif aux militaires engagés prévoit que : " Le contrat d'engagement initial ainsi que le premier des contrats intervenants après une interruption de service ne deviennent définitifs qu'à l'issue d'une période probatoire de six mois. La période probatoire de six mois peut être renouvelée une fois (). Au cours de la période probatoire, quelle qu'en soit la durée, le contrat peut être dénoncé unilatéralement par chacune des parties. () " Enfin, l'article 9 du décret du 19 juillet 2016 relatif au militaire du rang prévoit que : " Les militaires du rang bénéficient d'une formation initiale au sein d'un organisme de formation placé sous la tutelle du ministère de la défense ou d'un centre de formation initiale des militaires du rang ou d'une formation administrative. Ils peuvent bénéficier en outre de formations complémentaires de spécialité ou d'adaptation en fonction des emplois occupés. "

13. Il ressort des pièces des dossiers, particulièrement du compte rendu de l'entretien du 7 septembre 2022, que Mme D, pendant sa période probatoire, n'a pas su démontrer disposer des qualités requises pour accomplir le travail qui lui a été confié. Il lui a été expressément reproché d'avoir commis des erreurs répétées dans la réalisation de ses tâches et des négligences importantes. Plus précisément, ont été mises en évidence des erreurs de classement des cartes personnelles des militaires dont elle devait assurer la gestion, l'absence de classement alphabétique des cartes, leur destruction par inadvertance, des fautes de frappe lors de la saisine d'informations sur les cartes les rendant inutilisables, des refus injustifiés de demandes ou encore des confusions entres des demandes de passeports civils et militaires. Il lui a également été reproché une absence de respect des procédures mises en place et une absence de rendu-compte envers sa hiérarchie. Aussi, en dépit de la circonstance que sa période probatoire venait d'être prorogée pour une nouvelle période de six mois, Mme D, qui ne conteste pas sérieusement les manquements ainsi relevés par l'administration à son encontre, n'est pas fondée à soutenir que le ministre des armées a entaché sa décision d'erreur de fait ni d'erreur manifeste d'appréciation.

14. Il ressort de ce qui a été dit aux points précédents que la décision litigieuse confirmant la dénonciation du contrat d'engagement de Mme D est fondée sur des manquements professionnels et non sur des faits constitutifs d'une faute. Aussi, l'intéressée n'est pas fondée à soutenir que la procédure disciplinaire aurait dû être respectée et que la décision attaquée est constitutive d'une sanction déguisée.

15. Il résulte de ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 13 juin 2023 par laquelle le ministre des armées a rejeté son recours administratif préalable obligatoire formé le 19 décembre 2022 devant la commission de recours des militaires à l'encontre de la décision du 30 novembre 2022 portant dénonciation de son contrat d'engagement pendant la période probatoire. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des frais liés à l'instance doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes de Mme D sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D et au ministre des armées et des anciens combattants.

Délibéré après l'audience du 8 octobre 2024 à laquelle siégeaient :

M. Minne, président,

Mme Jeanmougin, première conseillère,

Mme Ameline, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 novembre 2024.

La rapporteure,

C. AMELINELe président,

P. MINNELe greffier,

N. BOULAY

La République mande et ordonne au ministre des armées et des anciens combattants en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Nos 2302504, 2303356

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