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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2303975

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2303975

vendredi 18 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2303975
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 octobre 2023, Mme B A, représentée par Me Mary, associé de la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision du 13 juin 2023 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande de carte de résident ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime à titre principal, de lui délivrer une carte de résident dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement et à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, en toute hypothèse sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros HT à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 12 de la convention du 24 janvier 1994 entre la République Française et la République du Cameroun ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 janvier 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 août 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention du 24 janvier 1994 entre la République française et la République du Cameroun relative à la circulation et au séjour des personnes ;

- la directive 2003/109/CE du Conseil du 25 novembre 2003 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le décret n° 2022-1608 du 22 décembre 2022 ;

- l'arrêté du 26 avril 2023 relatif au relèvement du salaire minimum de croissance ;

- l'arrêt C-302/18 du 3 octobre 2019 de la Cour de justice de l'Union européenne ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cotraud, premier conseiller,

- et les observations de Me Leroy, substituant Me Mary pour Mme A.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était pas présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante camerounaise née le 22 février 1973, titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valable du 9 mai 2023 au 8 mai 2025, a sollicité la délivrance d'une carte de résident sur le fondement de l'article 12 de la convention franco-camerounaise du 24 janvier 1994 susvisée. Par la décision attaquée du 13 juin 2023, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté cette demande.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article 12 de la convention du 24 janvier 1994 entre la République française et la République du Cameroun susvisée : " Après trois années de résidence régulière et non interrompue, les nationaux de chacun des États contractants établis sur le territoire de l'autre État peuvent obtenir un titre de séjour de dix ans dans les conditions prévues par la législation de l'État de résidence. / Ce titre de séjour est renouvelable de plein droit, et les droits et taxes exigibles lors de sa délivrance ou de son renouvellement le sont conformément à la législation en vigueur dans l'État de résidence ".

3. D'autre part, l'article L. 110-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que ce code régit, " sous réserve du droit de l'Union européenne et des conventions internationales, l'entrée, le séjour et l'éloignement des étrangers en France ainsi que l'exercice du droit d'asile ". L'article L. 433-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que, sous réserve des exceptions prévues à l'article L. 426-18, dont ne relève pas Mme A, " l'étranger qui séjourne en France au titre () d'une carte de séjour pluriannuelle peut solliciter la délivrance de la carte de résident prévue aux articles L. 423-6, L. 423-10, L. 423-11, L. 423-12, L. 423-16, L. 424-1, L. 424-3, L. 424-13, L. 424-21, L. 425-3, L. 426-1, L. 426-2, L. 426-3, L. 426-6, L. 426-7 ou L. 426-10, ou de la carte de résident portant la mention "résident de longue durée-UE" prévue aux articles L. 421-12, L. 421-25, L. 424-5, L. 424-14 ou L. 426-17 ". Aux termes de l'article L. 426-17 du même code : " L'étranger qui justifie d'une résidence régulière ininterrompue d'au moins cinq ans en France au titre d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident, de ressources stables, régulières et suffisantes pour subvenir à ses besoins et d'une assurance maladie se voit délivrer, sous réserve des exceptions prévues à l'article L. 426-18, une carte de résident portant la mention "résident de longue durée-UE" d'une durée de dix ans. (). / Les ressources mentionnées au premier alinéa doivent atteindre un montant au moins égal au salaire minimum de croissance. Sont prises en compte toutes les ressources propres du demandeur, indépendamment des prestations familiales et des allocations prévues à l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles ainsi qu'aux articles L. 5423-1, L. 5423-2 et L. 5423-3 du code du travail. / La condition de ressources prévue au premier alinéa n'est pas applicable lorsque la personne qui demande la carte de résident est titulaire de l'allocation aux adultes handicapés mentionnée à l'article L. 821-1 du code de la sécurité sociale ou de l'allocation supplémentaire mentionnée à l'article L. 815-24 du même code. / Les modalités d'application du présent article sont définies par décret en Conseil d'État ".

4. Il résulte de ces stipulations et dispositions qu'après trois années de résidence régulière et non interrompue, un ressortissant camerounais peut se voir délivrer une carte de résident dans les conditions prévues par la législation de l'État de résidence. Ces conditions sont prévues à l'article L. 433-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elles imposent en particulier à l'étranger de justifier, à la date de la décision statuant sur sa demande de carte de résident de ressources stables, régulières et suffisantes pour subvenir à ses besoins, qui doivent atteindre un montant au moins égal au salaire minimum de croissance.

5. Les dispositions de l'article L. 426-17 précité, qui assurent la transposition de celles du a) du paragraphe 1 de l'article 5, sous a), de la directive 2003/109/CE du 25 novembre 2003 susvisée relative au statut des ressortissants de pays tiers résidents de longue durée, doivent être interprétées conformément à la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne. A cet égard, celle-ci a estimé, dans l'arrêt susvisé, que la notion de " ressources " qu'elles visent ne se limite pas uniquement aux " ressources propres " du demandeur du statut de résident de longue durée, mais peut également couvrir les ressources mises à la disposition de ce demandeur par un tiers pour autant que, compte tenu de la situation individuelle du demandeur concerné, elles sont considérées comme étant stables, régulières et suffisantes.

6. A compter du 1er janvier 2023 jusqu'au 30 avril 2023, le montant du salaire minimum de croissance a été porté à 11,27 euros l'heure, soit 1 709,28 euros mensuels par le décret du 22 décembre 2022 susvisé. A compter du 1er mai 2023 jusqu'au 31 décembre 2023, il a été porté à 11,52 euros l'heure, soit 1 747,20 euros mensuels par l'arrêté du 26 avril 2023 susvisé.

7. Il ressort des pièces du dossier que, le 9 mai 2017, Mme A s'est vue délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur, en raison du pacte civil de solidarité conclu avec un ressortissant étranger en situation régulière. Ce titre de séjour a été renouvelé jusqu'au 8 mai 2023, l'intéressée s'étant vue délivrer à compter de cette date une carte de séjour pluriannuelle portant la mention précitée. Eu égard à sa situation, Mme A doit être regardée comme ayant implicitement mais nécessairement sollicité la délivrance de la carte de résident de longue durée-UE prévue à l'article L. 426-17 précité.

8. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour refuser de délivrer à Mme A la carte de résident de longue durée-UE, le préfet a estimé qu'elle ne justifiait pas, sur les trois dernières années, de ressources suffisantes, au vu de ses avis d'impôt au titre des revenus 2019 à 2021. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, en particulier de ses bulletins de paie pour les années 2018 à 2023 versés à l'instance que l'intéressée, titulaire depuis le 4 juin 2018 d'un titre professionnel " Assistant de vie aux familles ", est employée en contrat à durée indéterminée, en cette qualité par l'association UNA Solidarité normande - Aide à domicile depuis le 26 novembre 2019. Elle a perçu, en moyenne, entre janvier et mai 2023, un salaire mensuel d'environ 1 856,95 euros bruts, alors que, sur cette même période, le salaire minimum de croissance mensuel brut était en moyenne de 1 728,24 euros. Dans ces conditions, Mme A justifiait, à la date de la décision attaquée, de ressources régulières, stables et suffisantes au regard des dispositions de l'article L. 426-1 précité. Ainsi et eu égard à ce qui a été dit au point 4, le préfet n'a pu, sans les méconnaître, refuser de délivrer à l'intéressée la carte de résident sollicitée au motif de l'insuffisance de ses ressources. Par suite, le moyen tiré de leur méconnaissance doit être accueilli.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision du 13 juin 2023 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer une carte de résident de longue durée-UE.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

10. Compte tenu du motif qui la fonde, l'annulation de la décision attaquée implique nécessairement, sous réserve d'un changement de circonstances de fait ou de droit, qu'une carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE " soit délivrée à Mme A. Il y a dès lors lieu d'enjoindre au préfet territorialement compétent d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

11. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Mary, associé de la SELARL Mary et Inquimbert et avocat de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Mary d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 13 juin 2023 du préfet de la Seine-Maritime est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de délivrer à Mme A une carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE " dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

Article 3 : L'État versera à Me Mary, associé de la SELARL Mary et Inquimbert, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée, sous réserve que Me Mary renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Mary et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 4 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Van Muylder, présidente,

M. Cotraud, premier conseiller,

Mme Favre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 18 octobre 2024.

Le rapporteur,

Signé : J. Cotraud

La présidente,

Signé : C. Van MuylderLe greffier,

Signé : J.-B. Mialon

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J.-B. MIALON

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