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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2304202

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2304202

jeudi 28 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2304202
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 octobre 2023, M. A B, représenté par la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté en date du 12 mai 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande de délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard et, dans l'attente, de le munir sous huit jours d'un récépissé l'autorisant à travailler, sous la même astreinte ;

3) de mettre à la charge de l'Etat, d'une part, le versement à son conseil de la somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 et, d'autre part, la somme de 1 100 euros à son profit.

Il soutient que :

S'agissant de la décision de refus de titre de séjour :

- la commission du titre de séjour aurait dû être consultée préalablement à la décision ;

- les services de la police aux frontières n'étaient pas compétents pour émettre un avis sur l'authenticité des documents d'état civil ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait les articles L. 431-10 et L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que l'article 47 du code civil ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité dont est elle-même entachée la décision de refus de titre de séjour ;

- elle porte atteinte à son droit à la vie privée et familiale, protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité dont est elle-même entachée la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 janvier 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (25 %) par une décision du 18 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mulot, premier conseiller ;

- et les observations de Me Vercoustre, avocate de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. Il ressort des pièces du dossier que le requérant, qui se présente comme M. A B, ressortissant de la république du Mali né en 2002, serait entré en France en mars 2017 et, par un arrêt du 24 juillet 2018 de la cour d'appel de Rouen, il a été confié à l'aide sociale à l'enfance du département de la Seine-Maritime. Le 18 octobre 2020, date de sa majorité alléguée, il a sollicité un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 12 mai 2023, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. M. B demande à titre principal au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : 1° Les documents justifiants de son état civil () ". D'autre part, aux termes du premier alinéa de l'article 47 du code civil, auquel renvoient les dispositions de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

3. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

4. A l'appui de sa demande, M. B a produit un acte de naissance du 10 octobre 2017, un extrait d'acte de naissance du 21 janvier 2022 ainsi qu'un jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance du 24 janvier 2022. Ces documents ont été soumis pour examen aux services de la police aux frontières. L'analyste a estimé, que les deux premiers documents étaient " contrefaits " et que le dernier devait faire l'objet d'un " avis défavorable ". S'appropriant ces conclusions, le préfet de la Seine-Maritime a estimé que M. B ne justifiait pas de son état civil au sens des dispositions précitées.

5. D'une part, il ressort des pièces du dossier et notamment de l'attestation du consul général du Mali à Lyon établie le 27 mai 2019, dont le contenu n'est pas sérieusement contesté par le préfet de la Seine-Maritime, que s'il existe bien, en droit malien, des règles relatives à l'édition et la sécurisation des actes d'état civil, l'insuffisance du parc informatique des autorités maliennes, tant sur le territoire de cet Etat que dans ses représentations à l'étranger, et donc en France, conduit à ce que " aucun support ou mode d'impression avec une imprimante particulière n'est exigé ", et que " les autorités compétentes maliennes utilisent tout procédé existant pour imprimer des documents administratifs ". Par suite, les prétendues irrégularités relatives aux modalités d'impression des documents relevées par la police aux frontières ne sauraient entacher d'irrégularité les documents de M. B.

6. D'autre part, l'omission du NINA ne saurait, à elle seule, renverser la présomption de valeur probante qui est attachée à l'acte de naissance, le requérant étant né antérieurement à l'entrée en vigueur de la loi instituant ce numéro et s'étant vu délivrer ledit numéro à l'occasion de la confection de son passeport, évoqué infra. Contrairement à ce que fait valoir le préfet de la Seine-Maritime, la circonstance que la carte consulaire, dont un agent du consulat a attesté de l'authenticité, a été délivrée alors que le requérant était présent en France n'est pas plus de nature à remettre en cause la réalité des faits qui y sont relatés.

7. En outre, à l'exception de la circonstance que l'extrait d'acte de naissance aurait été rédigé par un " officicier " d'état civil, il convient de relever que M. B s'est vu délivrer par les autorités de son pays d'origine, le 5 septembre 2019, un passeport comprenant un numéro NINA, valable jusqu'au 4 septembre 2024, et comprenant les mêmes informations que celles figurant sur les documents produits par M. B. Par suite, en dépit des irrégularités affectant les documents examinés par la police aux frontières, compte-tenu de l'ensemble des pièces du dossier, M. B est fondé à soutenir que c'est en méconnaissance des dispositions citées au point 2 du présent jugement que le préfet de la Seine-Maritime a estimé qu'il ne justifiait pas de son état civil - étant rappelé que le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile exige la production des documents justifiant de l'état civil et non des documents d'état civil - et a refusé, pour ce motif, de lui délivrer un titre de séjour.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est ainsi fondé à demander l'annulation de la décision lui refusant la délivrance d'un titre et, par voie de conséquence, celle des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi, qui se trouvent privées de base légale.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

9. Le préfet de la Seine-Maritime estime tant dans la décision attaquée que dans son mémoire en défense que M. B remplit les autres conditions prévues par l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et il ne résulte pas de l'instruction qu'il ne les remplirait pas. Dès lors, eu égard au motif d'annulation énoncé ci-dessus, le présent jugement implique nécessairement la délivrance à M. B d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22, sous réserve d'un changement substantiel dans la situation de droit ou de fait de l'intéressé. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime, ou au préfet compétent au regard du lieu de résidence actuel du requérant de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il sera également enjoint à l'autorité administrative de munir M. B, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir ces injonctions d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle au taux de 25 %. Par suite, d'une part, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que la SELARL Mary et Inquimbert, avocat de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à la SELARL Mary et Inquimbert de la somme de 250 euros. D'autre part, il y a également lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 750 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de la Seine-Maritime du 12 mai 2023 est annulé dans toutes ses dispositions.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Maritime, ou au préfet compétent au regard du lieu de résidence actuel du requérant, d'une part, de délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, d'autre part, de le munir dans un délai de quinze jours d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera à la SELARL Mary et Inquimbert une somme de 250 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que la SELARL Mary et Inquimbert renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : L'Etat versera à M. B une somme de 750 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B, à la SELARL Mary et Inquimbert et au préfet de la région Normandie, préfet de la Seine-Maritime.

En application de l'article R. 751-10 du code de justice administrative, copie en sera adressée au procureur de la République près le tribunal judiciaire du Havre.

Délibéré après l'audience du 14 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

MM. Bouvet et Mulot, premiers conseillers,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mars 2024.

Le rapporteur,

Robin Mulot

La présidente,

Anne Gaillard

Le greffier,

Henry Tostivint

La République mande et ordonne au préfet de la région Normandie, préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°230420

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