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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2304510

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2304510

mardi 21 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2304510
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge Unique
Avocat requérantJACQUES ALISON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 novembre 2023, Mme A B, retenue au centre de rétention de Oissel, demande au tribunal :

1) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté en date du 14 novembre 2023 par lequel le préfet du Pas-de-Calais l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2) d'enjoindre au préfet de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 152,45 euros par jour de retard, et de réexaminer sa situation.

Elle soutient que :

- il appartient au signataire de l'arrêté de justifier de sa compétence ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

La requête a été communiquée au préfet du Pas-de-Calais qui s'est borné à communiquer des pièces sans présenter d'observations en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n°2004-374 du 29 avril 2004 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Mulot, premier conseiller, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement des étrangers.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique du 21 novembre 2023, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Jacques, avocate désignée d'office pour Mme B, qui reprend et complète les conclusions et moyens de la requête ; elle soulève également :

o à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français, un moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

o sur le refus de délai de départ volontaire, un moyen trié de la méconnaissance des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

o sur la décision fixant le pays de renvoi, un moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

o sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, deux moyens nouveaux tirés de ce qu'elle repose sur une obligation de quitter le territoire français sans délai illégale et de ce qu'elle méconnait les dispositions des articles L. 612-7 à L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- et les observations de Mme B, assistée de Mme C, interprète en langue tamoule.

Le préfet du Pas-de-Calais n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Il ressort des pièces du dossier que Mme B, ressortissante sri-lankaise née en 1982, a été interpellée par des agents de Border Force britannique au sein de la zone d'accès restreinte du port de Calais avant son entrée au Royaume-Uni et remise aux autorités de police françaises. Elle a été placée en retenue pour vérification de son droit de circulation et de séjour. Par un arrêté du 14 novembre 2023, le préfet du Pas-de-Calais a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai, fixé le pays à destination duquel elle doit être éloignée et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par la présente requête, Mme B demande à titre principal au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 43 du décret du 29 avril 2004 relatif aux pouvoirs des préfets, à l'organisation et à l'action des services de l'Etat dans les régions et départements : " Le préfet de département peut donner délégation de signature () 7° Aux agents en fonction dans les préfectures, pour les matières relevant des attributions du ministre de l'intérieur ".

3. Eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté n° 2022-10-84 du 10 août 2022, publié le même jour au recueil spécial n° 97 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Pas-de-Calais a donné délégation au chef du bureau de l'éloignement à l'effet de signer, notamment, les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit, dès lors, être écarté.

4. En deuxième lieu, la décision comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement ; elle est, par suite, suffisamment motivée pour répondre aux exigences posées par l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". En application de ces stipulations, il appartient à l'autorité administrative qui envisage de procéder à l'éloignement d'un ressortissant étranger en situation irrégulière d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision serait prise.

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme B ne justifie pas de l'ancienneté alléguée de son séjour en France, où elle n'établit pas avoir la moindre attache, et soutient que son mari réside régulièrement en Grande-Bretagne, où elle souhaitait se rendre. En outre, elle a déclaré lors de l'audience publique souhaiter quitter le territoire. Par suite, elle n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté attaqué porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris ni qu'il serait entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

7. En premier lieu, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 2 et 3 du présent jugement.

8. En deuxième lieu, en indiquant que Mme B n'établissait pas être exposée à des peines ou traitements contraires à la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine, le préfet du Pas-de-Calais a suffisamment motivé sa décision.

9. En troisième lieu, aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". L'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

10. Toutefois, à l'appui de ce moyen, Mme B se borne à faire état de l'absence - nullement établie - de liens personnels et familiaux de son pays d'origine. Ces éléments ne permettent pas de caractériser l'existence d'un risque pour Mme B d'être exposée à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Le moyen doit, dès lors, être écarté. Pour les mêmes motifs, la décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de délai de départ volontaire et la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

11. Le premier alinéa de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision ". L'article L. 612-2 du même code ajoute que " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ".

12. En outre, l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que le risque de soustraction peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, lorsque " 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

13. Il ressort tant des pièces du dossier que des éléments exposés lors de l'audience publique que Mme B a été interpellée alors qu'elle voyageait dans un car reliant Paris à Londres accompagnée de son mari, de nationalité britannique, vers le territoire de la Grande-Bretagne. Elle dispose d'un passeport en cours de validité délivré par les autorités de son pays d'origine, remis spontanément aux autorités de police britanniques comme françaises et a constamment indiqué ne pas souhaiter rester en France. Par suite, en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, le préfet du Pas-de-Calais a fait une inexacte application des dispositions des articles L. 612-1 à L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

14. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire ainsi que, par voie de conséquence, celle de la décision prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français, qui en application des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile se trouve privée de base légale.

Sur les autres conclusions :

15. Aux termes des dispositions de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de ne pas accorder de délai de départ volontaire est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin rappelle à l'étranger son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2. Ce délai court à compter de sa notification ".

16. En application de ces dispositions, il appartient seulement au préfet compétent de fixer à Mme B, s'il entend poursuivre son éloignement, un délai de départ volontaire, qui courra à compter de sa notification. Toutefois, cette fixation ne présente pas le caractère d'une mesure d'injonction nécessairement impliquée par le jugement au sens des articles L. 911-1 à L. 911-3 du code de justice administrative, de sorte que les conclusions présentées à ce titre par la requérante ne peuvent qu'être rejetées. Il en va de même des conclusions tendant à la délivrance d'une autorisation provisoire de séjour, qui n'est pas nécessairement impliquée par le jugement.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet du Pas-de-Calais du 15 novembre 2023 est annulé en tant qu'il refuse d'accorder à Mme B un délai de départ volontaire et prononce à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français.

Article 2 : Les conclusions de la requête de Mme B sont rejetées pour le surplus.

Article 3 : En application des dispositions de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il est rappelé à Mme B qu'elle est obligée de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera éventuellement fixé par l'autorité administrative.

Article 4 : Les conclusions de la requête de Mme B sont rejetées pour le surplus.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet du Pas-de-Calais.

Prononcé en audience publique le 21 novembre 2023.

Le magistrat désigné,

Signé :

R. Mulot

La greffière,

Signé :

P. His

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2304510

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