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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2304658

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2304658

jeudi 23 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2304658
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantEDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 novembre 2023 et un mémoire complémentaire enregistré le 6 février 2024, Mme C, représentée par la SELARL Eden Avocats, demande au tribunal :

1) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté en date du 22 août 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande d'admission au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français sous trente jours, a fixé son pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un mois ;

2) d'enjoindre au préfet, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir sous astreinte journalière de cent euros ; à titre subsidiaire de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de huit jours, sous la même astreinte ;

3) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros HT sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme B soutient que :

La décision de refus de titre de séjour :

- est insuffisamment motivée ;

- n'a pas été précédée d'un examen particulier de sa situation personnelle ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

L'obligation de quitter le territoire français :

- est insuffisamment motivée ;

- est illégale en raison de l'illégalité du refus de titre de séjour ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- méconnaît les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

La décision fixant le pays de renvoi :

- est insuffisamment motivée ;

- est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

L'interdiction de retour sur le territoire français :

- est insuffisamment motivée ;

- est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par des mémoires en défense enregistrés le 12 janvier 2024 et le 12 février 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante sont infondés.

Par une ordonnance en date du 6 février 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 21 février 2024, à 12 heures.

Des pièces, présentées pour Mme B ont été enregistrées le 28 mars 2024, sans être communiquées.

Vu :

- la décision en date du 25 octobre 2023 d'admission à l'aide juridictionnelle totale ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bouvet, premier conseiller ;

- les observations de Me Mahieu, avocate de Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante arménienne née en 1982, est entrée sur le territoire français en mars 2014, selon ses déclarations. Elle a fait l'objet, le 28 mai 2014, d'une décision de refus d'admission au séjour du préfet de la Seine-Maritime. Sa demande d'asile a été définitivement rejetée par la CNDA, le 26 avril 2016. Le 7 octobre 2015, l'intéressée s'est vu opposer un arrêté d'éloignement auquel elle ne s'est pas conformée. Le 16 avril 2018, elle a sollicité son admission exceptionnelle au séjour. Cette demande a été classée sans suite par la préfecture de la Seine-Maritime. Le 14 avril 2023, elle déposé une nouvelle demande d'admission exceptionnelle au séjour. Par l'arrêté attaqué du 22 août 2023, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français à destination de son pays d'origine et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un mois.

Sur le moyen commun aux décisions contestées :

2. En premier lieu, l'arrêté en litige, qui comporte les considérations de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions qu'il comporte, est suffisamment motivé.

3. En second lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'autorité administrative aurait manqué à son obligation de procéder à un examen particulier de la situation personnelle de Mme B, avant d'édicter l'arrêté contesté.

Sur le refus de séjour :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

5. Mme B se prévaut, notamment, de sa durée de séjour en France, de neuf ans, à la date d'adoption de la décision litigieuse, de la présence, sur le territoire national, de ses enfants, dont l'un y est né, en 2018, ainsi que de la scolarisation de ses deux fils. Toutefois, l'intéressée ne peut utilement se prévaloir de sa durée de séjour, laquelle résulte, au moins pour partie, de ce qu'elle ne s'est pas conformée à la mesure d'éloignement prononcée à son encontre, en 2015 et ce, malgré le rejet, le 24 mai 2016, par le tribunal administratif de Rouen, du recours en annulation introduit contre cette décision. Mme B a ainsi développé sa vie privée et familiale alors qu'elle se savait en situation irrégulière et ne pouvait par conséquent ignorer qu'elle était susceptible de faire l'objet de mesures d'éloignement. Il ne ressort pas des pièces du dossier, que les deux enfants de la requérante, nés respectivement en 2006, en Arménie et en 2018, en France, ne pourraient suivre une scolarité normale en Arménie, de sorte que leur intérêt supérieur ne peut être tenu pour lésé par les décisions litigieuses En tout état de cause, il ne ressort d'aucune pièce versée aux débats que la cellule familiale, dont tous les membres possèdent la nationalité arménienne, ne pourrait se reformer en Arménie, pays où est toujours réputé résider le compagnon de Mme B et père des enfants précités, qui, le 3 août 2022, a déféré à l'obligation de quitter le territoire français dont il faisait l'objet en sollicitant l'aide au retour. D'autre part, la fille aînée de Mme B, était majeure, à la date d'édiction du refus de séjour contesté. La circonstance que l'intéressée a donné naissance à une fille de nationalité française, le 1er juin 2023 n'est pas, par elle-même, de nature à caractériser une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de la requérante, ni une atteinte à l'intérêt supérieur de la jeune A, dans la mesure, notamment, où celle-ci réside avec ses parents. Enfin, quoique résidant en France depuis plus de neuf ans, Mme B ne justifie d'aucune insertion professionnelle actuelle ou passée. Au regard de l'ensemble de ces éléments, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions citées au point précédent, doivent être écartés.

6. En deuxième lieu, eu égard, notamment, aux éléments précédemment exposés, en estimant que la situation personnelle de Mme B, appréciée dans sa globalité, ne répondait à aucun motif exceptionnel ou circonstance humanitaire, au sens de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de nature à permettre son admission exceptionnelle au séjour, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas fait une inexacte application de ces dispositions. Le moyen soulevé en ce sens doit, par conséquent, être écarté.

7. En dernier lieu, l'erreur manifeste d'appréciation invoquée par la requérante, n'est pas établie.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

8. En premier lieu, les moyens dirigés contre la décision de refus de séjour ont tous été écartés. Dès lors, l'exception d'illégalité de cette décision soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas fondée et doit ainsi être écartée.

9. En deuxième lieu, pour les motifs exposés au point n°5, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, doivent être écartés.

10. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié () ".

11. Mme B, qui n'a pas déposé de demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile se prévaut de son état de santé, au soutien de ses conclusions en annulation dirigées contre la mesure d'éloignement. Toutefois, par la production d'un certificat médical établi postérieurement à la décision contestée par son médecin traitant indiquant qu'elle doit bénéficier de soins psychiatriques, l'intéressée ne démontre notamment pas que son état de santé nécessite une prise en charge dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Par suite, la décision litigieuse ne méconnaît pas les dispositions du 9°) de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

12. En premier lieu, l'illégalité de la décision obligeant Mme B à quitter le territoire français n'étant pas établie, l'exception d'illégalité de cette décision, soulevée à l'appui des conclusions à fin d'annulation dirigées contre la décision fixant le pays à destination duquel l'intéressée pourra être reconduite, ne peut qu'être écartée.

13. En deuxième lieu, aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

14. D'une part, compte tenu de ce qui a été exposé au point n°11, Mme B n'est pas fondée à soutenir qu'en raison de son état de santé, un retour dans son pays d'origine l'exposerait au risque de subir des traitements inhumains ou dégradants. D'autre part, la requérante, dont la demande d'asile a été rejetée, n'apporte aucun élément sur la nature même des menaces pesant sur sa personne, en Arménie. Les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions citées au point précédent doivent, en tout état de cause, être écartés.

15. En dernier lieu, l'erreur manifeste d'appréciation, invoquée de façon générale, par la requérante, n'est pas établie.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

16. En premier lieu, eu égard à ce qui été exposé précédemment, la requérante n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de la mesure d'éloignement, au soutien de ses conclusions dirigées contre l'interdiction de retour sur le territoire français.

17. En deuxième lieu, la requérante s'étant vue octroyer un délai de départ volontaire, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ne peut qu'être écarté comme inopérant.

18. En troisième lieu, eu égard, notamment, aux caractéristiques de la vie privée et familiale de la requérante, telles qu'exposées au point n°5, et alors que celle-ci ne s'est pas conformée à une précédente mesure d'éloignement, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme B, pas plus qu'il n'a commis d'erreur manifeste d'appréciation, en édictant à l'encontre de l'intéressée, une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un mois.

19. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de Mme B tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué doivent être rejetées. Ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte doivent être rejetées par voie de conséquence. Ses conclusions tendant à l'octroi de frais d'instance doivent également être rejetées, l'Etat n'étant pas la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C, à la SELARL Eden Avocats et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

M. Bouvet, premier conseiller,

M. Mulot, premier conseiller,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2024.

Le rapporteur,

C. BOUVET

La présidente,

A. GAILLARD

Le greffier,

H. TOSTIVINT

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2304658

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