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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2304863

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2304863

vendredi 14 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2304863
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantEDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 décembre 2023, M. B A, représenté par Me Madeline, associée de la SELARL Eden Avocats, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 novembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime lui a retiré sa carte de résident ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime, à titre principal, de lui restituer sa carte de résident et à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans l'attente et sous réserve qu'une carte de séjour temporaire ne lui ait pas été accordée, de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler, en toute hypothèse dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat, à titre principal, une somme de 1 500 euros HT à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et à titre subsidiaire, une somme de 1 500 euros à lui verser directement au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il est intervenu au terme d'une procédure irrégulière en l'absence :

. de procédure contradictoire préalable, en méconnaissance de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

. de saisine, pour avis, de la commission du titre de séjour en méconnaissance de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'une erreur de droit dès lors qu'il retire une carte de résident qui ne lui a jamais été délivrée ;

- il méconnaît le champ d'application de la loi dès lors que les dispositions de l'article L. 432-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne sont pas applicables aux ressortissants tunisiens ;

- il prononce une mesure manifestement disproportionnée au regard de la gravité des faits commis ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il est entaché d'un détournement de pouvoir.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 mars 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 25 mars 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cotraud, premier conseiller,

- et les observations de Me Dantier, substituant Me Madeline pour M. A.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était pas présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant tunisien né le 18 septembre 1979, est entré en France en dernier lieu le 19 septembre 2012, muni d'un passeport revêtu d'un visa de long séjour, valant titre de séjour, en sa qualité de conjoint d'une ressortissante française. Il s'est vu délivrer, sur le fondement du a) de l'article 10 de l'accord franco-tunisien susvisé, une carte de résident à compter du 9 septembre 2013, valable jusqu'au 8 septembre 2023, dont il a sollicité le renouvellement le 7 juillet 2023. En raison de la condamnation de l'intéressé, le 4 octobre 2019, pour avoir employé un étranger non muni d'une autorisation de travail et par un courrier du 28 septembre 2023, le préfet de la Seine-Maritime a informé l'intéressé qu'il envisageait de lui retirer le titre de séjour qui lui a été délivré et l'a invité à présenter ses observations. M. A a présenté ses observations par courrier du 19 octobre 2023. Par l'arrêté attaqué du 9 novembre 2023, le préfet de la Seine-Maritime a retiré la carte de résident de l'intéressé. Par une ordonnance n° 2304862 du 22 décembre 2023, le juge des référés du tribunal administratif de Rouen a suspendu l'exécution de cet arrêté. Le préfet de la Seine-Maritime avait par ailleurs, par une décision distincte, délivré à M. A une carte de séjour temporaire valable du 9 septembre 2023 au 8 septembre 2024.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 432-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui, mentionnant de manière générale les titulaires d'une carte de résident, est applicable aux ressortissants tunisiens : " Tout employeur titulaire d'une carte de résident peut se la voir retirer s'il a occupé un travailleur étranger en violation des dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail ".

3. Le retrait de la carte de résident prévu par les dispositions précitées revêt le caractère d'une sanction dont la contestation conduit le juge à vérifier sa proportionnalité à la gravité des faits reprochés.

4. Pour prononcer la sanction attaquée, le préfet s'est fondé, sans prendre en compte aucune autre circonstance, sur la seule condamnation dont M. A a fait l'objet, le 4 novembre 2019, pour avoir employé un étranger non muni d'une autorisation de travail. Toutefois, il résulte de l'instruction que la condamnation précitée, qui concernait au demeurant l'emploi, dans la boulangerie de M. A, du frère de ce dernier, a consisté en une amende de 1 000 euros, dont 500 euros avec sursis, réglée dès le 19 novembre 2019, alors que l'infraction rendait l'intéressé passible d'un emprisonnement de cinq ans et d'une amende de 30 000 euros, ainsi que le prévoit l'article L. 8256-2 du code du travail. Les faits l'ayant suscitée sont anciens et elle présente un caractère isolé, le préfet n'alléguant pas que M. A, présent en France depuis plus de douze ans, aurait fait l'objet d'une quelconque autre condamnation pénale. Ce dernier a en outre obtenu depuis un titre professionnel d'installateur en thermique et sanitaire et exerce un emploi en qualité de plombier chauffagiste, en contrat à durée indéterminée depuis le 20 novembre 2020, à la satisfaction de son employeur. Dans ces conditions, l'application par le préfet de la sanction prévue par les dispositions citées au point 2 présente un caractère disproportionné. Ce moyen doit par suite être accueilli.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 9 novembre 2023 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime lui a retiré sa carte de résident.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

6. Dès lors que la validité de la carte de résident retirée à M. A expirait le 8 septembre 2023, l'annulation de l'arrêté attaqué implique seulement le réexamen de sa situation. Il y a dès lors lieu d'enjoindre au préfet territorialement compétent d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. L'intéressé s'étant vu délivrer une carte de séjour temporaire encore valable à la date du présent jugement, ainsi que cela ressort de la capture d'écran de l'application AGDREF produite par le préfet, et dont il ne résulte pas de l'instruction qu'elle ait été retirée, il n'y a pas lieu d'enjoindre au même préfet de lui délivrer, dans l'attente, un récépissé de demande de titre de séjour. Il n'y a en outre pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

7. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Madeline, associée de la SELARL Eden Avocats et avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Madeline d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 9 novembre 2023 du préfet de la Seine-Maritime est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de réexaminer la situation de M. A dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Madeline, associée de la SELARL Eden Avocats, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée, sous réserve que Me Madeline renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Madeline et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 31 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Van Muylder, présidente,

M. Cotraud, premier conseiller,

Mme Favre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 14 juin 2024.

Le rapporteur,

Signé : J. Cotraud

La présidente,

Signé : C. Van MuylderLe greffier,

Signé : J.-B. Mialon

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J.-B. MIALON

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