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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2304908

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2304908

mercredi 20 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2304908
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique
Avocat requérantFRANCE TERRE D'ASILE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 décembre 2023, M. A C D demande au tribunal :

1) A titre principal, d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté en date du 13 décembre 2023 par lequel le préfet de la Mayenne lui a retiré sa carte de séjour pluriannuelle valable du 20 avril 2022 au 19 avril 2026, d'annuler par voie de conséquence l'obligation de quitter le territoire français et les mesures prises à son encontre,

2) d'enjoindre au préfet de lui restituer sans délai sa carte de séjour pluriannuelle sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3) D'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté , date du 13 décembre 2023 par lequel le préfet de la Mayenne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois ;

4) d'enjoindre au préfet de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de réexaminer sa situation

Il soutient que :

Sur la décision portant retrait de la carte pluriannuelle :

- il appartient au signataire de l'arrêté de justifier de sa compétence ;

- il n'a pas été mis à même de présenter des observations avant l'intervention de la décision attaquée, en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur de qualification juridique

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- il appartient au signataire de l'arrêté de justifier de sa compétence ;

- il n'a pas été mis à même de présenter des observations avant l'intervention de la décision attaquée, en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne ;

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire :

- il appartient au signataire de l'arrêté de justifier de sa compétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle repose sur une décision d'éloignement elle-même illégale ;

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

- il appartient au signataire de l'arrêté de justifier de sa compétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle repose sur une décision d'éloignement elle-même illégale ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

- il appartient au signataire de l'arrêté de justifier de sa compétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle repose sur une décision d'éloignement sans délai elle-même illégale ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 décembre 2023, le préfet de la Mayenne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Le Duff, premier conseiller, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement des étrangers.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique du 20 décembre 2023 à 13h30, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Audra-Moisson, avocate désignée d'office pour M. C D, qui reprend et complète les conclusions et moyens de la requête, et fait valoir essentiellement, à titre principal, que l'obligation de quitter le territoire est illégale dès lors que le préfet de la Mayenne ne pouvait procéder au retrait du titre de séjour de son client, dès lors que la menace de trouble à l'ordre public n'est pas caractérisée, et ce en l'absence de tout élément d'enquête incriminant M. C D. Elle ajoute que son client est présumé innocent et que le juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Laval l'a volontairement placé sous contrôle judiciaire, en l'absence de tout risque de réitération caractérisé dû notamment à l'absence de mention de condamnation.

- et les observations de M. C D, qui manifeste son désir de quitter le territoire français dans les meilleurs délais, sans toutefois y être contraint, exprimant le souhait de bénéficier d'une aide au retour.

Le préfet de la Mayenne n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C D, né le 5 mai 1998 à Kinshasa (Congo) ressortissant congolais, est entré irrégulièrement sur le sol français en avril 2021. Il a été placé auprès des services de l'aide sociale à l'enfance de la Mayenne suivant jugement du tribunal de grande instance de Laval du 24 septembre 2021. Le 23 mars 2016, il a sollicité la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant mention " vie privée et familiale " sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 en qualité de mineur confié à l'aide sociale à l'enfance avant seize ans. Une carte de séjour temporaire d'une durée de validité d'un an lui a été délivrée par le préfet de la Mayenne le 3 mai 2021, valable du 1er mars 2021 au 28 février 2022. Le 24 février 2022, l'intéressé a sollicité le renouvellement de ce titre de séjour auprès du préfet d'Ille-et-Vilaine, lequel lui a délivré une carte de séjour pluriannuelle sur le fondement de l'article L. 433-4 du le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

2. Les 5,11 et 12 décembre 2023, l'intéressé a été interpellé par des policiers et placé en garde à vue. A l'issue de cette mesure, il a été présenté le 12 décembre 2023 devant le juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Laval qui l'a placé sous contrôle judiciaire. Le préfet de ce département lui a notifié deux décisions du 13 décembre 2023, la première lui retirant sa carte de séjour pluriannuelle, la seconde, l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays à destination duquel il doit être éloigné et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois. Par la présente requête, M. C D, qui est actuellement retenu au centre de rétention administrative de Oissel, demande à titre principal au tribunal d'annuler ces arrêtés.

Sur l'étendue du litige :

3. L'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions et délais prévus au présent chapitre, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision, ainsi que l'annulation de la décision relative au séjour, de la décision relative au délai de départ volontaire et de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent le cas échéant () ". L'article L. 614-4 du même code dispose : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français prise en application des 3°, 5° ou 6° de l'article L. 611-1 est assortie d'un délai de départ volontaire, le tribunal administratif est saisi dans le délai de trente jours suivant la notification de la décision. Le tribunal administratif statue dans un délai de trois mois à compter de sa saisine ". L'article L. 614-8 du même code dispose : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français est notifiée avec une décision d'assignation à résidence prise en application de l'article L. 731-1 ou une décision de placement en rétention () le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quarante-huit heures suivant la notification de ces mesures ". Enfin, l'article L. 614-9 du même code dispose : " Le président du tribunal administratif, ou le magistrat qu'il désigne à cette fin parmi les membres de sa juridiction () statue au plus tard quatre-vingt-seize heures à compter de l'expiration du délai de recours. Dans le cas où la décision d'assignation à résidence ou de placement en rétention intervient en cours d'instance, le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin statue dans un délai de cent quarante-quatre heures à compter de la notification de cette décision par l'autorité administrative au tribunal ". Il résulte des dispositions précitées qu'il appartient au magistrat désigné de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai, de fixation du pays de destination, ainsi que l'assignant à résidence, et des conclusions accessoires dont elles sont assorties. En revanche, il ne lui appartient pas de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision portant refus de séjour ni sur les conclusions accessoires dont elles sont assorties. Dès lors, les conclusions de M. B tendant à l'annulation du refus de séjour qui lui a été opposé doivent être réservées jusqu'à qu'il y soit statué et renvoyées à une formation collégiale du présent tribunal.

4. M. C D a été placé en rétention administrative par une décision du préfet de la Mayenne du 13 décembre 2023. Par suite, il appartient au magistrat désigné de statuer sur la légalité des décisions du même jour obligeant l'intéressé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, fixant le pays de renvoi et prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois. En revanche, il appartient seulement à une formation collégiale du tribunal administratif de statuer sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision du 13 décembre 2023 retirant à M. C D sa carte de séjour pluriannuelle. Par suite, il y a lieu de renvoyer devant une formation collégiale les conclusions de M. C D tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet de la Mayenne du 13 décembre 2023 en tant qu'il lui retire sa carte de séjour pluriannuelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; () ".

S'agissant du moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision lui retirant son titre de séjour :

6. Aux termes de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être retirée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. ".

7. M. C D, fait valoir que le préfet de la Mayenne a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en considérant que sa présence en France constituait une menace pour l'ordre public.

8. En l'espèce, l'arrêté contesté du 13 décembre 2023 du préfet de la Mayenne en ce qu'il porte retrait de la carte de séjour pluriannuelle de M. C D se fonde sur ce que la présence en France de l'intéressé constitue une menace pour l'ordre public. Toutefois, le préfet de la Mayenne fait valoir que l'intéressé est " défavorablement connu par les forces de l'ordre pour avoir été mis en cause pour les faits suivants : / - le 5 décembre 2023, pour dégradation d'un établissement bancaire et de matériels, violence et résistance envers les forces de l'ordre, / - le 10 décembre 2023, pour dégradation de bien public et privé, / - le 11 décembre 2023, pour dégradation de véhicules, port d'arme de catégorie D, et menace de mort réitérée sur personne chargée d'une mission de service public ", et que ces faits ont généré un placement en garde à vue puis un placement sous contrôle judiciaire par le juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Laval. Il ne produit toutefois au soutien de cette affirmation aucun élément relatif à la matérialité du trouble à l'ordre public. La seule circonstance que l'intéressé ait fait l'objet d'un placement en garde vue, dans le cadre d'une enquête de police, puis qu'à la suite de son déféremment l'autorité judiciaire ait décidé d'une mesure de sûreté en la forme d'un placement sous contrôle judiciaire sont sans insuffisants à caractériser l'existence d'une menace à l'ordre public, aucune condamnation pour ces faits n'étant intervenue. Au surplus, le préfet de la Mayenne n'allègue ni n'établit que l'intéressé aurait commis d'autres faits que ceux intervenus dans un même trait de temps les 5, 10 et 11 décembre 2023, susceptibles de caractériser une menace à l'ordre public, ni que M. C D ait précédemment fait l'objet de condamnations prononcées par une juridiction pénale. Ainsi, les seuls faits commis courant décembre 2023 ne permettent pas de regarder M. C D comme représentant, à la date de l'arrêté attaqué du 13 décembre 2023, une menace pour l'ordre public au sens des dispositions précitées. Par suite, le préfet de la Mayenne a commis une erreur manifeste d'appréciation en considérant que C D constituait une menace pour l'ordre public.

9. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, M. C D est fondé à demander l'annulation de la décision du 13 décembre 2023 par laquelle le préfet de la Mayenne lui a fait obligation de quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, des décisions portant refus d'un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et lui faisant interdiction de retour sur le territoire français.

Sur l'injonction :

10. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance (), et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

11. En application de ces dispositions, le présent jugement, qui fait droit aux conclusions à fin d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français présentées par M. C D, implique nécessairement qu'une autorisation provisoire de séjour lui soit délivrée jusqu'à ce que l'administration ait à nouveau statué sur son cas. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de réexaminer la situation de M. C D dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour.

D É C I D E :

Article 1 : L'examen des conclusions de la requête de M. C D à fin d'annulation de l'arrêté du 13 décembre 2023 lui retirant sa carte de séjour pluriannuelle ainsi que de celles aux fins d'injonction et d'astreinte, en tant qu'elles s'y rattachent, est réservé jusqu'à ce qu'il y soit statué par une formation collégiale du tribunal administratif territorialement compétent.

Article 2 : L'arrêté du préfet de la Mayenne du 13 décembre 2023 obligeant M. C D à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois est annulé en toutes ses dispositions.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Mayenne de réexaminer la situation de M. C D dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de le munir dans l'attente d'une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C D est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Me Audra-Moisson, et au préfet de la Mayenne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 décembre 2023.

Le magistrat désigné,

Signé :

V. Le Duff

La greffière,

Signé :

P. His

La République mande et ordonne au préfet de la Mayenne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

N°2304908

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