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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2304920

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2304920

vendredi 19 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2304920
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique 2
Avocat requérantEDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 décembre 2023, Mme A D, représentée par Me Leprince, associée de la SELARL Eden Avocats, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 27 novembre 2023, par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai de huit jours à compter de ce jugement, le tout sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros TTC à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ou, à titre subsidiaire, de mettre à la charge de l'Etat la même somme à lui verser directement en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- a été prise au terme d'une procédure irrégulière, en l'absence de saisine préalable du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- méconnaît les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et à tout le moins d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est contraire à l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

La décision fixant le pays de renvoi :

- est insuffisamment motivée ;

- elle est dépourvue de base légale, la décision portant obligation de quitter le territoire français étant illégale ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'elle fait état de crainte en cas de retour dans son pays d'origine.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 janvier 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Par décision du 15 janvier 2024, le président du tribunal a désigné M. F comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers et des décisions relatives à la rétention des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter, VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. F ;

- les observations de Me Souty, substituant Me Leprince, représentant Mme D, qui reprend les conclusions et moyens exposés dans la requête ;

- et les observations de Mme D.

En application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, la clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, née le 22 mars 1996 à Abidjan, de nationalité ivoirienne, est selon ses dires entrée irrégulièrement sur le sol français le 14 juillet 2022. Elle a sollicité le 11 octobre 2022 son admission au titre de l'asile. Cette demande a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) par une décision du 28 mars 2023, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 26 juillet 2023. Le même jour, la cour nationale du droit d'asile rejetait également le recours formé au nom de sa fille mineure, G B née le 22 septembre 2018 en Grèce. Par l'arrêté attaqué du 27 novembre 2023, le préfet de la Seine-Maritime a obligé la requérante à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé son pays de renvoi.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme D, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ". Aux termes de l'article L. 611-3 du même code : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () / 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié () ". Aux termes de l'article R. 611-1 de ce même code : " Pour constater l'état de santé de l'étranger mentionné au 9° de l'article L. 611-3, l'autorité administrative tient compte d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. () ". Aux termes de l'article R. 611-2 du code précité : " L'avis mentionné à l'article R. 611-1 est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu : / 1° D'un certificat médical établi par le médecin qui suit habituellement l'étranger ou un médecin praticien hospitalier ; / 2° Des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. () ".

5. Il résulte des dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que l'étranger résidant habituellement en France ne peut faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. Un tel état de santé est constaté au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'OFII. Il en résulte que dès lors qu'elle dispose d'éléments d'information suffisamment précis permettant d'établir qu'un étranger, résidant habituellement en France, présente un état de santé susceptible de le faire entrer dans la catégorie qu'elle prévoit des étrangers qui ne peuvent faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, l'autorité préfectorale doit, lorsqu'elle envisage de prendre une telle mesure à son égard, et alors même que l'intéressé n'a pas sollicité le bénéfice d'une prise en charge médicale en France, recueillir préalablement l'avis du collège de médecins de l'OFII.

6. Au cas d'espèce, il ressort des pièces du dossier transmises au préfet de la Seine-Maritime par courrier du 27 octobre 2023, et notamment du courrier de la psychologue clinicienne du 21 juin 2023, que la requérante souffre de troubles psychologiques et psychiatriques liés à un syndrome de stress post-traumatique, en lien avec des violences et mutilations sexuelles intervenues dans son pays d'origine. Il ressort également des pièces du dossier et en particulier du certificat médical circonstancié établi par le docteur E C en date du 26 octobre 2023, qu'un suivi psychiatrique est nécessaire lequel ne doit pas s'interrompre au risque d'une décompensation. Par suite, les nombreuses pièces médicales portées à la connaissance du préfet de la Seine-Maritime permettent d'établir que Mme D souffre actuellement d'une pathologie nécessitant une prise en charge médicale, laquelle ne pourrait être assurée dans son pays d'origine où il est constant que les violences et mutilations à caractère sexuel ont été perpétrées. Dans ces conditions, le préfet, auquel il n'appartient pas de porter une appréciation sur la gravité de la pathologie évoquée par Mme D, disposait d'éléments suffisamment précis et circonstanciés établissant que cette dernière était susceptible de bénéficier des dispositions citées au point 4. Il en résulte que la décision attaquée ne pouvait légalement intervenir sans saisine préalable, pour avis, du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée est intervenue en l'absence d'une telle saisine préalable doit être accueilli.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens invoqués au soutien des conclusions dirigées contre la décision attaquée, que Mme D est fondée à demander l'annulation de la décision du 27 novembre 2023 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime lui a fait obligation de quitter le territoire français, de même que, par voie de conséquence, la décision du même jour, fixant le pays de renvoi.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. Le présent jugement implique uniquement, eu égard aux motifs qui le fondent, qu'il soit enjoint au préfet de la Seine-Maritime, ou au préfet territorialement compétent, de réexaminer la situation de Mme D après avoir obtenu l'avis du collège des médecins de l'OFII. Il y a donc lieu d'enjoindre la délivrance, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, d'une autorisation provisoire de séjour, éventuellement renouvelée jusqu'à la date à laquelle le préfet prendra sa nouvelle décision sur la demande de Mme D, après avis du collège des médecins de l'OFII. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Ainsi, sous réserve de l'admission définitive de l'intéressée au bénéfice de l'aide juridictionnelle et de la renonciation de la Selarl Eden avocats, conseil de Mme D, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à la Selarl Eden avocats de la somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à la requérante par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros lui sera versée directement, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Mme D est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 27 novembre 2023 du préfet de la Seine-Maritime est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Maritime, ou à tout autre préfet compétent au regard du lieu de résidence de Mme D, de prendre les mesures prévues au point 8 du présent jugement, dans les conditions et délais qui y sont mentionnés.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme A D à l'aide juridictionnelle et sous réserve que la SELARL Eden Avocats renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à la SELARL Eden Avocats, avocat de Mme A D, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A D par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. A D.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D, à la SELARL Eden Avocats et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 janvier 2024.

Le magistrat désigné,

V. F

La greffière,

N. Drouilhet

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne et à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

nd

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