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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2304931

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2304931

jeudi 16 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2304931
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantEDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 décembre 2023, Mme B A, représentée par la SELARL Eden avocats, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 11 septembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de sa mesure d'éloignement ;

2°) avant-dire droit, d'enjoindre à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de produire l'ensemble de son dossier notamment les éléments permettant de statuer sur le traitement dans le pays d'origine ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre subsidiaire, de réexaminer son admission au séjour et dans l'attente de lui remettre une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours, dans les mêmes conditions ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros hors taxe en application des dispositions combinées de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, cette condamnation valant renonciation de son conseil au versement de l'aide juridictionnelle, ou à titre subsidiaire de lui verser directement la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure tiré du défaut de saisine de l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- elle est entachée d'un vice de procédure tiré de la méconnaissance par l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de l'article 3 de l'ordonnance n°2014-1329 du 6 novembre 2014 ;

- elle est entachée d'un vice de procédure tiré de l'irrégularité de la procédure suivie pour la prise de l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- elle est entachée d'un vice de procédure tiré de l'absence de délibération collégiale du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure tiré du défaut de saisine de l'avis de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- elle est illégale par exception de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle méconnaît les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale par exception de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations des articles 2 et 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 janvier 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant,

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Esnol,

- et les observations de Me Leprince, pour la SELARL Eden avocats, représentant Mme A.

Le préfet de la Seine-Maritime n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante congolaise née le 15 juillet 1969, est entrée sur le territoire français le 27 décembre 2021 sous couvert d'un visa court séjour et a sollicité le 12 juillet 2022 la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 11 septembre 2023, dont Mme A demande l'annulation, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligée à quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. () "

3. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins de l'OFII, venant au soutien de ses dires, doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

4. Pour rejeter la demande de titre de séjour présentée par Mme A, le préfet s'est notamment fondé sur l'avis émis le 14 juin 2023 par le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, selon lequel, si l'état de santé de Mme A nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, elle peut bénéficier d'un traitement approprié dans son pays et voyager sans risque vers son pays d'origine.

5. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que Mme A a été soignée pour un cancer du sein par chimiothérapie et radiothérapie. Selon le certificat médical de son médecin traitant, elle était en rémission courant janvier 2023 mais nécessitait un suivi et un traitement notamment par radiothérapie pendant cinq ans ainsi qu'un suivi annuel à l'issue de ce délai. En outre, il ressort des pièces du dossier et notamment du rapport de l'organisation mondiale de la santé de mars 2023 relatif aux soins disponibles en République du Congo que ce pays ne dispose pas d'un service de radiothérapie fonctionnel, qu'il n'y a qu'un seul oncologue radiothérapeute pour l'ensemble du pays et enfin, qu'il n'existe pas d'infrastructure de radiothérapie et de médecine nucléaire. Ces éléments sont confirmés par les certificats médiaux de médecins du service d'oncologie du centre hospitalier de Makelekele selon lesquels la République du Congo ne dispose pas des infrastructures nécessaires pour assurer le suivi post opératoire et par radiothérapie de Mme A ainsi que pour diagnostiquer les rechutes alors que l'intéressée présente un risque élevé de rechute. Il est notamment fait état du défaut de pet scanner, de scintigraphie osseuse et de radiothérapie. Dans ces conditions, alors que le préfet n'apporte aucun élément autre que l'avis de l'Office français de l'immigration et de l'intégration au soutien de la décision attaquée, Mme A apporte les éléments suffisants pour établir que le traitement et le suivi dont elle fait l'objet, dont il est constant que le défaut entraînerait des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur son état de santé, ne sont pas effectivement disponibles dans son pays d'origine eu égard à l'absence de modes de prise en charge adaptés.

6. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête et les conclusions présentées avant-dire-droit, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi, qui se trouvent ainsi privées de base légale.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

7. Eu égard au motif d'annulation énoncé ci-dessus, le présent jugement implique nécessairement la délivrance à Mme A d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", sous réserve d'un changement dans la situation de droit ou de fait de l'intéressée. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime ou au préfet territorialement compétent de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que la SELARL Eden, représentant Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à la SELARL Eden de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté 11 septembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé la délivrance du titre de séjour de Mme A, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Maritime ou au préfet territorialement compétent de délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " à Mme A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de la munir dans l'attente d'une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Sous réserve que la SELARL Eden avocat renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à la SELARL Eden avocat, avocat de Mme A, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à la SELARL Eden avocats et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 18 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Amrand, premier conseiller faisant fonction de président,

M. Cotraud, premier conseiller,

et Mme Esnol, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mai 2024.

La rapporteure,

B. Esnol

Le premier conseiller faisant fonction de président,

G. Armand La greffière,

A. Hussein

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

ah

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