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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2400001

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2400001

vendredi 5 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2400001
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge Unique
Avocat requérantFRANCE TERRE D'ASILE

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête enregistrée sous le n° 2305086 le 27 décembre 2023, M. B C, représenté par Me Yousfi, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 26 décembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de sa destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article 37 alinéa de la loi du 10 juillet 1991, subsidiairement à son profit au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est entachée d'incompétence ;

- est insuffisamment motivée ;

- a méconnu son droit à être entendu ;

- est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- a été prise en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

La décision fixant le pays de destination :

- est entachée d'incompétence ;

- est insuffisamment motivée ;

- a méconnu son droit à être entendu ;

- est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- a été prise en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

La décision portant refus de délai de départ volontaire :

- est entachée d'incompétence ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour et des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

La décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- est entachée d'incompétence ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour et des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 décembre 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés ne sont fondés.

II. Par une requête enregistrée sous le n° 2400001 le 1er janvier 2024, M. B C, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 26 décembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de sa destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 152,45 euros par jour de retard.

Il soutient que les décisions :

- sont insuffisamment motivées ;

- sont entachées d'incompétence ;

- sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation sur sa situation personnelle.

La requête a été communiquée le 1er janvier 2024 au préfet de la Seine-Maritime, qui a produit des pièces sans présenter de mémoire en défense.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Van Muylder, vice-présidente, en application des articles L. 614-9 à L. 614-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Van Muylder, magistrate désignée ;

- les observations de Me Yousfi, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soutient en outre qu'il présente des troubles psychiatriques qui ne peuvent pas être pris en charge en Tunisie ;

- et les observations de M. C ;

- le préfet de la Seine-Maritime n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant tunisien né le 18 décembre 1995, serait entré en France en 2019. Par un arrêté en date du 26 décembre 2023, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour.

Sur la jonction :

2. Les requêtes visées ci-dessus nos 2305086 et 2400001 concernent la situation d'un même étranger et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

3. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique prévoit que " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. C il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

4. En premier lieu, par un arrêté n° 23-033 du 30 janvier 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs, le préfet de la Seine-Maritime a donné délégation à Mme A D, adjointe à la cheffe du bureau de l'éloignement, à l'effet notamment de signer les décisions portant obligation de quitter le territoire français, refus de délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et interdiction de retour. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de ces décisions manque en fait et doit, par suite, être écarté.

5. En deuxième lieu, il ressort des termes du procès-verbal établi par les services de la police nationale le 24 décembre 2023 que M. C a été spécifiquement interrogé par les services de la police nationale sur sa situation administrative, familiale et personnelle, et a été mis en mesure de présenter des observations sur la perspective d'une mesure d'éloignement éventuellement assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit d'être entendu manque en fait et doit, par suite, être écarté.

6. En troisième lieu, les décisions attaquées, qui n'avaient par ailleurs pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments afférents à la situation personnelle de M. C, mentionnent, avec une précision suffisante, les circonstances de fait et de droit qui en constituent le fondement pour mettre utilement l'intéressé en mesure de discuter les motifs de ces décisions et le juge d'exercer son contrôle. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation des décisions attaquées doit être écarté.

7. En quatrième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Seine-Maritime se serait abstenu de procéder à un examen particulier de la situation de M. C. Ce moyen doit, dès lors, être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

8. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. M. C fait valoir qu'il est présent sur le territoire français depuis 2019, qu'il travaille en qualité de couvreur en indépendant, qu'il a des revenus et qu'il est en conflit avec la mère de son enfant de nationalité française. Toutefois, M. C n'apporte aucune pièce permettant d'établir ses allégations. Dans ces conditions, eu égard à la durée et aux conditions du séjour en France de l'intéressé, il n'est pas fondé à soutenir que la décision l'obligeant à quitter le territoire français a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni même qu'elle serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

10. En second lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié ".

11. Si M. C fait valoir qu'il souffre de troubles psychiatriques justifiant une prise en charge médicale non disponible en Tunisie, il n'apporte aucun élément à l'appui de ses allégations.

En ce qui concerne la décision portant refus d'un délai de départ volontaire :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français. Dès lors, il n'est pas fondé à se prévaloir de l'illégalité de cette décision à l'encontre de la décision fixant son pays de destination.

13. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / () ". Selon l'article L. 612-2 du code précité : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

14. M. C, qui ne justifie pas d'une entrée régulière sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour. En outre, il n'a présenté aucun document d'identité ou de voyage en cours de validité. Dès lors, en lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, le préfet n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées. Il en résulte que le moyen tiré de la méconnaissance des articles

L. 611-2 et L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

15. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 6, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :

16. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français. Dès lors, il n'est pas fondé à se prévaloir de l'illégalité de cette décision à l'encontre de la décision fixant son pays de destination.

17. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 6, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation doivent rejetées ainsi que par voie de conséquence, celles aux fins d'injonction et celles relatives aux frais de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle au titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Yousfi et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 janvier 2024.

La magistrate désignée,

C. Van Muylder

La greffière,

A. Lenfant

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

N° 2305086, 2400001

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