mardi 9 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2400286 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1 ère Chambre |
| Avocat requérant | EDEN AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 19 janvier 2024, M. B A, représenté par la SELARL Eden Avocats, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 5 octobre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent de lui délivrer un titre de séjour dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, ou de réexaminer sa demande et de lui délivrer, dans le délai de huit jours, un récépissé de demande de titre de séjour, le tout sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
M. A soutient que :
- la décision portant refus de séjour :
o est insuffisamment motivée ;
o a été prise sans examen de sa situation personnelle ;
o méconnaît le droit au séjour qu'il tire de l'article 12 du règlement CE du 15 octobre 1968 et de l'article 10 du règlement n° 492/2011 du 5 avril 2011 compte tenu du droit de ses enfants à la poursuite de leur scolarité ;
o méconnaît le droit au séjour qu'il tire de sa qualité de demandeur d'emploi et est dès lors entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ;
o méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
o méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
o méconnaît les dispositions de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.
- la décision portant obligation de quitter le territoire français :
o n'est pas suffisamment motivée ;
o a été prise sans examen de sa situation personnelle ;
o est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;
o méconnaît les dispositions de l'article R. 233-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et celles du b) du 4 de l'article 14 de la directive n° 2004/38/CE ;
o méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
o méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
o est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 16 février 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.
Le préfet soutient que les moyens ne sont pas fondés.
Connaissance prise du mémoire en production de pièces produit le 7 mars 2024 par M. A, postérieurement à la clôture de l'instruction fixée au 4 mars 2024 à 12h par ordonnance du 2 février 2024, qui n'a pas été communiqué.
Vu :
- la décision par laquelle le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions des articles L. 732-1 et R. 732-1-1 du code de justice administrative ;
- la décision du 20 décembre 2023 par laquelle M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 ;
- le règlement (UE) n° 492/2011 du Parlement européen et du Conseil du 5 avril 2011 relatif à la libre circulation des travailleurs à l'intérieur de l'Union ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Jeanmougin, première conseillère,
- et les observations de Me Madeline, représentant M. A.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant italien, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 5 octobre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination.
Sur la décision portant refus de titre de séjour :
2. En premier lieu, la décision contestée comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée et indique, notamment, la nationalité italienne de M. A, le défaut de preuve d'une activité professionnelle et la charge qu'il représente avec sa famille pour le système d'assistance sociale. Elle est donc suffisamment motivée.
3. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'arrêté attaqué aurait été pris sans que fût effectué, au préalable, un examen approfondi de la situation personnelle et familiale de M. A.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article 10 du règlement (UE) n° 492/2011 du Parlement européen et du Conseil du 5 avril 2011 relatif à la libre circulation des travailleurs à l'intérieur de l'Union, qui s'est substitué aux dispositions invoquées de l'article 12 du règlement (CEE) n° 1612/68 du Conseil du 15 octobre 1968, applicable à " la famille des travailleurs " : " Les enfants d'un ressortissant d'un État membre qui est ou a été employé sur le territoire d'un autre État membre sont admis aux cours d'enseignement général, d'apprentissage et de formation professionnelle dans les mêmes conditions que les ressortissants de cet État, si ces enfants résident sur son territoire. / Les États membres encouragent les initiatives permettant à ces enfants de suivre les cours précités dans les meilleures conditions. " Il résulte de ces dispositions, telles qu'interprétées par la Cour de justice de l'Union européenne dans ses deux arrêts C-310/08 et C-480/08 du 23 février 2010, qu'un ressortissant de l'Union européenne ayant exercé une activité professionnelle sur le territoire d'un État membre ainsi que le membre de sa famille qui a la garde de l'enfant de ce travailleur migrant peut se prévaloir d'un droit au séjour sur le seul fondement de l'article 10 du règlement du 5 avril 2011, à la condition que cet enfant poursuive une scolarité dans cet État, sans que ce droit soit conditionné par l'existence de ressources suffisantes. Pour bénéficier de ce droit, il suffit que l'enfant qui poursuit des études dans l'État membre d'accueil se soit installé dans ce dernier alors que l'un de ses parents y exerçait des droits de séjour en tant que travailleur migrant, le droit d'accès de l'enfant à l'enseignement ne dépendant pas, en outre, du maintien de la qualité de travailleur migrant du parent concerné. En conséquence, et conformément à ce qu'a jugé la Cour de justice dans son arrêt du 17 septembre 2002 (C-413/99, § 73), refuser l'octroi d'une autorisation de séjour au parent qui garde effectivement l'enfant exerçant son droit de poursuivre sa scolarité dans l'État membre d'accueil est de nature à porter atteinte à son droit au respect de sa vie familiale.
5. Il ressort des pièces du dossier que M. A, entré en France fin 2020, a travaillé un mois en janvier 2021 et six mois d'octobre 2021 à fin mars 2022 et a été inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi entre mai 2022 et février 2023. Ses enfants ont donc débuté leur scolarité, en novembre 2020, alors que M. A n'exerçait pas encore d'activité professionnelle. En outre, à la date de la décision en litige, compte tenu de la faible durée d'emploi de l'intéressé, celui-ci doit être regardé comme ayant eu, depuis son entrée en France, une activité professionnelle tellement réduite qu'elle présente un caractère purement marginal et accessoire et ne permet pas de le regarder comme ayant acquis la qualité de travailleur. Le requérant n'est donc pas fondé à soutenir que sa qualité de travailleur ouvre droit, à ses enfants, à un droit à la scolarité au sens des dispositions précitées de l'article 10 du règlement du 5 avril 2011.
6. En quatrième lieu, M. A ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article R. 233-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, relatives à l'éloignement d'un ressortissant communautaire, à l'appui de ses conclusions dirigées contre le refus de titre de séjour dont il fait l'objet.
7. En dernier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A, alors bénéficiaire d'une pension de retraite en Italie, est entré en France à l'âge de 64 ans fin 2020 avec son épouse et leurs trois enfants nés en 2005, 2008 et 2014 et que l'intéressé n'a travaillé que sept mois pendant un séjour en France de près de trois ans. Les ressources de son foyer sont majoritairement constituées de prestations sociales. M. A ne démontre pas être dépourvu de toute attache en Italie, pays dont toute sa famille possède la nationalité, où ses enfants ont débuté leur scolarité et où il percevait une pension de retraite. Il n'est pas démontré que son état de santé ainsi que celui de son enfant né en 2014 ne pourraient pas être effectivement pris en charge de manière adaptée en Italie. Dès lors, en ayant refusé à M. A la délivrance d'un titre de séjour, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée, eu égard aux buts en vue desquels cette décision a été prise et n'a méconnu ni les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni les dispositions de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Il n'a pas davantage méconnu l'intérêt supérieur de ses enfants mineurs et les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, ni commis une erreur d'appréciation de sa situation personnelle et familiale.
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
8. En premier lieu, la décision en litige, qui fait suite à un refus de titre de séjour suffisamment motivé, comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée et est elle-même suffisamment motivée.
9. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'arrêté attaqué aurait été pris sans que fût effectué, au préalable, un examen approfondi de la situation personnelle et familiale de M. A.
10. En troisième lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le refus de titre de séjour opposé à M. A n'est pas entaché d'illégalité. Le moyen tiré du défaut de base légale de l'obligation de quitter le territoire français doit donc être écarté.
11. En quatrième lieu, aux termes du point 4 de l'article 14 de la directive n° 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 relative au droit des citoyens de l'Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres, modifiant le règlement (CEE) n° 1612/68 et abrogeant les directives 64/221/CEE, 68/360/CEE, 72/194/CEE, 73/148/CEE, 75/34/CEE, 75/35/CEE, 90/364/CEE, 90/365/CEE et 93/96/CEE : " À titre de dérogation aux dispositions des paragraphes 1 et 2 et sans préjudice des dispositions du chapitre VI, les citoyens de l'Union et les membres de leur famille ne peuvent en aucun cas faire l'objet d'une mesure d'éloignement lorsque : a) les citoyens de l'Union concernés sont des salariés ou des non-salariés, ou b) les citoyens de l'Union concernés sont entrés sur le territoire de l'État membre d'accueil pour y chercher un emploi. Dans ce cas, les citoyens de l'Union et les membres de leur famille ne peuvent être éloignés tant que les citoyens de l'Union sont en mesure de faire la preuve qu'ils continuent à chercher un emploi et qu'ils ont des chances réelles d'être engagés. " Aux termes de l'article R. 233-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les citoyens de l'Union européenne entrés en France pour y rechercher un emploi ne peuvent être éloignés pour un motif tiré de l'irrégularité de leur séjour tant qu'ils sont en mesure d'apporter la preuve qu'ils continuent à rechercher un emploi et qu'ils ont des chances réelles d'être engagés. "
12. Le requérant, qui n'a pas d'activité professionnelle, ne produit aucune pièce démontrant qu'il a, notamment pendant la période pendant laquelle il était inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi, recherché un emploi de manière effective. La formation qu'il a suivie sur des " savoirs essentiels " ne suffit pas à établir qu'il avait, au jour de la décision en litige, des chances réelles d'obtenir un emploi. Les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation qu'aurait commises le préfet dans l'examen du droit au séjour de M. A en qualité de demandeur d'emploi et dans l'application des dispositions de l'article R. 233-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, prises pour la transposition des stipulations du b) du 4 de l'article 14 de la directive du 29 avril 2004, doivent donc être écartés.
13. En dernier lieu, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés pour les motifs exposés au point 7.
14. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 5 octobre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et au titre des frais d'instance doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la SELARL Eden Avocats et au préfet de la Seine-Maritime.
Délibéré après l'audience du 26 mars 2024, à laquelle siégeaient :
M. Minne, président,
Mme Jeanmougin, première conseillère,
M. Le Vaillant, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 avril 2024.
La rapporteure,
Signé :
H. JEANMOUGIN
Le président,
Signé :
P. MINNELe greffier,
Signé :
N. BOULAY
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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