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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2400609

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2400609

jeudi 4 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2400609
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires en production de pièces, enregistrés le 14 février 2024, le 27 février 2024 et le 20 mars 2024, M. A C, représenté par la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 octobre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande d'admission au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour temporaire, dans le délai d'un mois suivant la notification de la décision à intervenir et, dans l'attente, un récépissé l'autorisant à travailler au plus tard dans un délai de 8 jours, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime, à titre subsidiaire, de lui délivrer un récépissé l'autorisant à travailler au plus tard dans les 8 jours suivant la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, jusqu'à ce qu'il soit de nouveau statué sur son admission au séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros hors taxes à verser à la SELARL Mary et Inquimbert au titre de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, ladite condamnation valant renonciation de l'avocat au versement de l'aide juridictionnelle.

M. C soutient que :

La décision portant refus de séjour :

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît les dispositions des articles L. 811-2 et R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur de droit en ce qu'elle ne distingue pas la notion de vie privée et de vie familiale et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est insuffisamment motivée ;

- est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

- est entachée d'une erreur de droit en ce qu'elle ne distingue pas la notion de vie privée et de vie familiale et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation

La décision fixant le pays de destination :

- est insuffisamment motivée ;

- est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 mars 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 10 janvier 2024.

Vu :

- la décision par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°2013-728 du 12 août 2013 modifié ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les observations de Me Madeline, substituant Me Mary, pour M. A C.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant malien qui serait né le 5 octobre 2023 à Souranguedou, déclare être entré irrégulièrement en France le 30 mai 2019. Le 21 septembre 2021, il a sollicité son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 19 octobre 2023, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande d'admission au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

2. En premier lieu, la décision critiquée vise les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dont le préfet de la Seine-Maritime a fait application. L'autorité préfectorale, qui n'avait pas à faire référence à l'ensemble des éléments caractérisant la situation de l'intéressé, y mentionne, notamment, sa situation administrative, sa vie privée et familiale et sa situation professionnelle. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : 1° Les documents justifiants de son état civil ; 2° les documents justifiant de sa nationalité () ". Aux termes du premier alinéa de l'article 47 du code civil, auquel renvoient les dispositions de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

4. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. En outre, lorsqu'est produit devant l'administration un acte d'état civil émanant d'une autorité étrangère qui a fait l'objet d'une légalisation, sont en principe attestées la véracité de la signature apposée sur cet acte, la qualité de celui qui l'a dressé et l'identité du sceau ou timbre dont cet acte est revêtu. En cas de doute sur la véracité de la signature, sur l'identité du timbre ou sur la qualité du signataire de la légalisation, il appartient à l'autorité administrative de procéder, sous le contrôle du juge, à toutes vérifications utiles pour s'assurer de la réalité et de l'authenticité de la légalisation.

5. A titre préalable, contrairement à ce que soutient le requérant, l'intitulé des missions imparties à la direction centrale de la police aux frontières par l'article 20 du décret n°2013-728 du 12 août 2013 portant organisation de l'administration centrale du ministère de l'intérieur et du ministère de l'outre-mer ne privait pas le préfet de la Seine-Maritime de solliciter pour avis la direction départementale de la police aux frontières de ce département aux fins d'examiner les documents " justifiant de [l]'état civil " du demandeur au sens des dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En outre, l'autorité administrative n'est pas tenue de solliciter nécessairement et systématiquement les autorités d'un autre État afin d'établir qu'un acte d'état civil présenté comme émanant de cet État est dépourvu d'authenticité, en particulier lorsque l'acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont elle dispose sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié.

6. A l'appui de sa demande, M. C a produit une carte d'identité consulaire de la République du Mali du 18 février 2021, ainsi qu'un acte de naissance du 10 janvier 2019, qu'un extrait d'acte de naissance de la même date et qu'un jugement supplétif d'acte de naissance du 4 janvier 2019. Le préfet de la Seine-Maritime a soumis ces documents aux servies de la police aux frontière (PAF) qui ont relevé, s'agissant de la carte consulaire, que le numéro d'identification nationale des personnes physiques et morales (NINA) est absent et ont émis de ce fait un avis défavorable. S'agissant de l'acte de naissance, les services de la PAF ont relevé qu'une faute d'orthographe est présente dans les mentions préimprimées, que la numérotation est absente, que le numéro NINA est absent, que les coordonnées de l'imprimerie sont absentes, que le document indique qu'il a été établi dans un centre " principal " alors que la qualité du signataire est " 3ème adjoint ", ce qui a conduit l'analyste à émettre un avis défavorable. S'agissant de l'extrait d'acte de naissance, les services de la PAF ont relevé la présence d'une autre faute d'orthographe dans les mentions préimprimées, l'absence de numéro NINA, l'inscription en chiffres et non en lettres de la date de naissance, la même discordance que précédemment entre le lieu d'établissement du document et la qualité du signataire et l'analyste a émis un avis défavorable. Enfin, l'analyste a estimé contrefaite la signature du greffier en chef portée sur le jugement supplétif d'acte de naissance et a conclu que le document était falsifié.

7. M. C, s'il cite de nombreuses jurisprudences concernant d'autres jeunes étrangers, n'apporte aucune explication relative à sa situation personnelle de nature à remettre en cause tant les constatations de l'analyste de la PAF que les conclusions qu'elle en a tirées. Si le requérant se prévaut également d'un certificat de nationalité malienne qui lui a été délivré le 2 mars 2023, il ressort de ce document qu'il a été établi au vu de l'acte de naissance précité. S'il produit également une attestation du consul général du Mali à Paris attestant qu'il a entrepris des démarches pour obtenir un passeport, ce document n'est pas de nature à justifier de l'état civil. Au regard du nombre élevé d'anomalies relevées au point 6 et de la nature de certaines (notamment la présence de fautes d'orthographe et d'une signature contrefaite), le préfet a pu écarter, sans commettre d'erreur de droit ni de procédure, comme dépourvus de valeur probante les documents présentés par M. C dont l'identité et la date de naissance sont dès lors incertains.

8. En troisième lieu, dès lors que M. C ne justifie pas de son état civil, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, selon lequel le titre est délivrée, à condition d'avoir été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance au plus tard à l'âge de seize ans, sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société français, doit être écarté comme inopérant. En tout état de cause, il est constant que M. C n'a pu obtenir son certificat d'aptitude professionnelle et il n'établit et n'allègue pas être effectivement isolé dans son pays d'origine.

10. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

11. D'une part, les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'imposent pas à l'autorité préfectorale de procéder à un examen distinct du droit au séjour du requérant au titre de sa vie privée, d'une part, et de sa vie familiale, d'autre part.

12. D'autre part, M. C soutient qu'il réside en France depuis mai 2019, qu'il poursuit avec beaucoup de sérieux sa formation, qu'il est inséré professionnellement et socialement en France où il a pu créer des liens d'une certaine intensité et stabilité. Toutefois, il est constant que le requérant est célibataire et sans enfant à charge. De plus, la seule production d'une attestation de bénévolat, au demeurant postérieure à la décision litigieuse, pour une mission de deux heures et demie le 3 mars 2024 ne saurait à elle seule établir que le requérant serait socialement intégré en France. En outre, il ne démontre pas la réalité des liens qu'il aurait créés en France. Par ailleurs, il ne démontre pas être dépourvu de toutes attaches familiales dans son pays d'origine où résident deux de ses frères ainsi que sa mère et où il indique avoir vécu jusqu'à l'âge de 16 ans. Dans ces conditions, même s'il ressort des pièces du dossier que le requérant a travaillé en tant qu'apprenti pour l'EURL Fournil de Montgeon du 1er septembre 2022 au 31 août 2023, qu'il a conclu un contrat à durée déterminée avec la société De Saint Nicolas pour la période du 11 septembre 2023 au 11 janvier 2024 et qu'il a conclu un contrat à durée indéterminé avec cette même société à compter du 1er janvier 2024 et démontre ainsi une certaine insertion professionnelle, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas porté au droit de M. C au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée eu égard aux buts en vue desquels cette décision a été prise en ayant refusé de lui délivrer un titre de séjour Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

13. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point précédent, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

14. En premier lieu, comme énoncé au point n°2, la décision portant refus de séjour est suffisamment motivée. La décision portant obligation de quitter le territoire, qui a été prise en raison de l'existence d'un refus de séjour, n'a dès lors pas à faire l'objet d'une motivation distincte en vertu du 3° de l'article L 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

15. En deuxième lieu, la décision portant refus de séjour n'étant pas illégale, le requérant n'est pas fondé à exciper, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

16. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points 11 et 12, les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

17. En premier lieu, la décision attaquée, qui vise notamment l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et énonce que l'intéressé n'établit pas être exposé à la torture ou à des traitements contraires aux stipulations de la convention précitée en cas de retour dans son pays d'origine, est suffisamment motivée.

18. En deuxième lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, le requérant n'est pas fondé à exciper, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision fixant le pays de destination.

19. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 12, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. C doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquences, celles aux fins d'injonction et d'astreinte et celles présentées au titre des frais liés au litige.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. A C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à la Selarl Mary et Inquimbert et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Anne Gaillard, présidente,

M. Colin Bouvet, premier conseiller,

M. Robin Mulot, premier conseiller.

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2024.

La présidente- rapporteure,

A. B

L'assesseur le plus ancien,

C. BOUVETLe greffier,

H. TOSTIVINT

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2400609

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