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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2400685

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2400685

mardi 27 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2400685
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge Unique
Avocat requérantFRANCE TERRE D'ASILE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 et 26 février 2024, M. A B, retenu au centre de rétention administrative de Oissel, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 février 2024 par lequel le préfet de la Manche l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Manche de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 152,45 euros par jour de retard, et de réexaminer sa situation ;

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale dès lors que la décision l'obligeant à quitter le territoire français est elle-même illégale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale dès lors que la décision l'obligeant à quitter le territoire français est elle-même illégale ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale dès lors que les décisions l'obligeant à quitter le territoire français et lui refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire sont elles-mêmes illégales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 février 2024, le préfet de la Manche conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Delacour comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Delacour, magistrate désignée ;

- les observations de Me Leprince, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, et sollicite en outre que la somme de 1 800 euros soit mise à la charge de l'Etat au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, par les mêmes moyens.

Le préfet de la Manche n'était ni présent, ni représenté.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience, en application des dispositions de l'article R.776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, né le 24 septembre 1983 à Casablanca (Maroc), de nationalité marocaine, déclare être entré sur le territoire français en 2016. Par un arrêté du 9 juin 2021, la préfète de la Gironde l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. Par une ordonnance du 22 juin 2021, la magistrate désignée du tribunal administratif de Bordeaux a rejeté la requête dirigée contre cet arrêté en raison de sa tardiveté. Interpellé le 19 février 2024 par les services de la gendarmerie nationale de Cerisy-la-Salle, il a fait l'objet d'un arrêté du 20 février 2024 pris par le préfet de la Manche l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant son pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

2. Par un arrêté du 1er septembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs, le préfet de la Manche a donné délégation à Mme Perrine Serre, secrétaire générale, pour signer les décisions attaquées. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier et notamment des termes du procès-verbal d'audition par les services de gendarmerie nationale en date du 20 février 2024 qu'il a été interrogé sur ses conditions d'entrée et de séjour sur le territoire français, sur sa situation familiale ainsi que sa situation administrative et sur ses moyens de subsistance. Il a, par ailleurs, été invité à présenter des observations sur la perspective d'une mesure d'éloignement, à destination de son pays d'origine ou d'un pays dans lequel il est légalement admissible, et a indiqué à cette occasion qu'il serait prêt à regagner son pays d'origine à défaut de régularisation de sa situation au regard de son futur contrat de travail. Dès lors, il n'est pas fondé à soutenir que son droit d'être entendu a été méconnu.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué, qui mentionne les dispositions dont il a été fait application et notamment celles de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales, relève que M. B, qui s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français depuis le 10 juin 2021, n'a jamais sollicité la délivrance d'un titre de séjour, et fait référence de manière suffisamment précise à la situation personnelle et familiale de M. B. Par suite, il comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est suffisamment motivé.

5. En dernier lieu, s'il ressort des pièces du dossier que M. B a été compagnon d'Emmaüs du 12 novembre 2019 au 27 janvier 2023, il ressort de ses propres déclarations qu'il a quitté cette communauté en janvier 2023 et ne justifie pas depuis lors d'une intégration sociale significative ni même d'une intégration professionnelle, par la seule circonstance qu'il dispose d'une promesse d'embauche datée du 26 février 2024 sur un poste d'entretien à temps partiel à raison de 10 heures par semaine de la part de la SAS La Baie, située à Regnéville-sur-Mer qui l'avait précédemment engagé à titre saisonnier en 2023. S'il soutient résider depuis cette date avec une ressortissante française, avec laquelle il a conclu un pacte civil de solidarité en mai 2023, il ressort des pièces du dossier que la communauté de vie a été rompue à l'initiative de sa compagne, laquelle a entendu déposer plainte contre l'intéressé pour violation de domicile. Si cette dernière affirme avoir retiré cette plainte et renouer avec M. B, le caractère stable et durable de cette relation et de leur union, au demeurant récente, n'est absolument pas démontrée. Enfin, s'il se prévaut de la présence de ses deux sœurs sur le territoire français, il n'établit pas pour autant que le centre de ses intérêts privés et familiaux se trouverait en France. Dès lors et alors même que sa présence ne saurait constituer une menace pour l'ordre public, compte tenu de la nature des faits pour lesquels il a été interpellé le 16 février 2024 et de l'absence de condamnation pénale pour les faits pour lesquels il serait connu défavorablement de services de police, le préfet n'a pas, en l'obligeant à quitter le territoire français, porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant refus de délai de départ volontaire :

6. En premier lieu, la décision attaquée, qui mentionne les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, précise que le comportement de M. B représente une menace pour l'ordre public, indique que l'intéressé ne justifie pas de son entrée régulière, fait état de l'absence d'exécution d'une précédente mesure d'éloignement prise par la préfète de la Gironde le 9 juin 2021, avant de relever qu'il s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Par suite, elle comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est suffisamment motivée.

7. En deuxième lieu, il résulte de ce qui a été dit plus haut que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français. Par suite, il n'est pas fondé à se prévaloir de l'illégalité de cette décision à l'encontre de la décision lui refusant un délai de départ volontaire.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Selon l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants :

1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

9. S'il ne ressort pas des pièces du dossier que le comportement de M. B constituerait une menace pour l'ordre public, eu égard à la nature des faits pour lesquels il a été interpellé le 16 février 2024 et en l'absence de condamnation pénale pour les faits pour lesquels il serait connu défavorablement des services de police, le préfet pouvait légalement se fonder sur l'existence d'un risque de soustraction à la mesure d'éloignement en application des dispositions des 1°, 5° et 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mentionnées dans l'arrêté, dès lors que l'intéressé, qui ne justifie pas d'une entrée régulière sur le territoire français, n'établit ni même n'allègue avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour, ni avoir déféré à une précédente mesure d'éloignement, et ne présente pas de garanties de représentations suffisantes, faute de justifier d'une adresse stable et durable. Il en résulte que le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision fixant le pays de destination :

10. En premier lieu, la décision contestée, qui mentionne les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que les dispositions des articles L. 721-3 à L. 721-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, précise que M. B n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine ou dans tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. Par suite, il comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est suffisamment motivé.

11. En deuxième lieu, il résulte de ce qui a été dit plus haut que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français. Par suite, il n'est pas fondé à se prévaloir de l'illégalité de cette décision à l'encontre de la décision fixant le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné.

En ce qui concerne la légalité de l'interdiction de retour sur le territoire français :

12. Selon l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et

L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

13. La décision contestée, après avoir mentionné les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, fait état de l'entrée irrégulière de

M. B sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de l'existence d'une précédente mesure d'éloignement et de son comportement le caractérisant de menace à l'ordre public, après avoir écarté l'existence de circonstances humanitaires particulières susceptible de faire obstacle au prononcé d'une interdiction de retour sur le territoire français même lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'est accordé à l'étranger. Dès lors, la décision comporte les considérations de droit et de fait qui la fondent tant sur son principe que sur la durée d'interdiction de retour sur le territoire français et est suffisamment motivée. Un tel moyen ne peut donc qu'être écarté.

14. En deuxième lieu, il résulte de ce qui a été dit plus haut que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français, ainsi que de celle lui refusant un délai de départ volontaire. Par suite, il n'est pas fondé à se prévaloir de l'illégalité de cette décision à l'encontre de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.

15. En dernier lieu et ainsi qu'il a été dit au point 9, M. B, bien qu'ancien compagnon d'Emmaüs ne justifie plus, depuis le mois de février 2023 et à la date de la décision attaquée, d'une intégration sociale particulière, ni depuis lors d'une insertion professionnelle. S'il se prévaut de son pacte civil de solidarité conclu avec une ressortissante française il y a moins d'un an, il n'est pas démontré que cette relation récente et qui a été récemment interrompue revêtirait un caractère stable et durable. Dès lors et alors qu'il a fait déjà l'objet d'une mesure d'éloignement assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français de trois ans à laquelle il ne démontre, ni même ne soutient y avoir déféré, le préfet de la Manche n'a pas entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en fixant à trois années la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à son encontre.

16. Il résulte de tout ce qui précède que l'ensemble des conclusions présentées par

M. B doit être rejeté.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Manche.

Prononcé en audience publique le 27 février 2024.

La magistrate désignée,

L. DELACOUR

La greffière,

A. LENFANT

La République mande et ordonne au préfet de la Manche en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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