jeudi 18 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2400720 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3 ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 22 février 2024, Mme A B demande au tribunal d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté en date du 8 décembre 2023 par lequel le préfet de l'Eure a rejeté sa demande de délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ou, à titre subsidiaire, seulement en tant qu'il ne lui accorde pas un délai de départ volontaire supérieur à trente jours.
Elle soutient que l'arrêté attaqué :
- porte atteinte aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales
- méconnait les articles 3 et 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;
- en tant qu'il fixe le délai de départ volontaire à trente jours, est impossible à exécuter.
Par un mémoire en défense, enregistré le 23 avril 2024, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Canada relatif à la mobilité des jeunes, signé à Ottawa le 14 mars 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Mulot, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Il ressort des pièces du dossier que Mme B, ressortissante de nationalité canadienne, née en 1985, est entrée en France le 2 août 2021 munie d'un visa " vacances travail " et a obtenu un titre de séjour renouvelé jusqu'au 22 juillet 2023. Le 17 octobre 2023, elle a sollicité en se prévalant d'un changement de statut un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 8 décembre 2023, le préfet de l'Eure a rejeté sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. Mme B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.
2. En premier lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ", et aux termes des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger () qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an () / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine () ".
3. Il ressort des pièces du dossier que Mme B est entrée en France en application de l'accord franco-canadien susvisé, dont les stipulations du 1. de l'article 5 prévoient expressément une durée maximale de séjour autorisée de vingt-quatre mois. En outre, si elle établit être la mère d'une jeune fille née le 9 septembre 2023 à Nice, la nationalité étatsunienne du père de cette enfant n'est pas justifiée, pas plus que la régularité de son séjour. La présence de la requérante en France est encore très récente, elle n'établit pas la bonne intégration dont elle se prévaut et n'exerce aucune activité professionnelle ni ne suit de formation qualifiante. En outre, il ressort de ses écritures qu'elle a conservé de la famille au Canada, où elle n'établit pas que son concubin ne serait pas admissible, ni d'ailleurs qu'elle-même ne serait pas admissible aux Etats-Unis. Il suit de là que Mme B n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté attaqué porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Pour les mêmes motifs, la décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention de New-York relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.
5. Toutefois, ainsi qu'il a été dit, aucune circonstance ne fait obstacle à ce que la cellule familiale invoquée se reconstitue hors de France. Dès lors, Mme B n'est pas fondée à soutenir que le préfet de l'Eure n'aurait pas porté l'attention requise à l'intérêt supérieur de son enfant. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de la convention relative aux droits de l'enfant doit, par suite, être écarté.
6. En troisième lieu, les stipulations de l'article 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, qui requièrent l'intervention d'actes complémentaires pour être mises en œuvre et laissent une marge d'appréciation aux Etats parties à la convention ne sont pas d'effet direct et ne peuvent donc être utilement invoquées à l'appui des conclusions de Mme B.
7. En dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme B ait fait état devant le préfet de l'Eure, lors du dépôt de sa demande de délivrance de titre de séjour ou, à tout le moins, avant l'édiction de l'arrêté litigieux, de circonstances particulières propres à justifier qu'un délai de départ volontaire supérieur à trente jours lui soit accordé, et la seule circonstance qu'elle rencontrerait des difficultés à obtenir un passeport pour sa fille ne suffit pas à caractériser l'existence d'une application manifestement erronée de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni celle d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de la décision sur la situation personnelle de la requérante.
8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur la recevabilité de la requête, que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté attaqué.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet de l'Eure.
Délibéré après l'audience du 1er juillet 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Gaillard, présidente,
MM. Bouvet et Mulot, premiers conseillers,
Assistés de M. Boulay greffier.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2024.
Le rapporteur,
Robin Mulot
La présidente,
Anne Gaillard
Le greffier,
Nicolas Boulay
La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2400720
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