mardi 16 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2400865 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge Unique 2 |
| Avocat requérant | EDEN AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 4 mars 2024, M. B A, représenté par Me Verilhac, demande au tribunal :
1°) d'annuler les décisions implicites du préfet de la Seine-Maritime portant obligation de quitter le territoire français et refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, révélées par l'arrêté du 21 février 2024 portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux mois ;
2°) à titre subsidiaire, d'annuler la décision implicite par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a refusé d'abroger l'arrêté du 6 février 2023 portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de sa destination, révélée par l'arrêté du 21 février 2024 portant interdiction le retour sur le territoire français pour une durée de deux mois ;
3°) d'annuler l'arrêté du 21 février 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux mois ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. A soutient que :
La décision implicite portant obligation de quitter le territoire français, révélée par l'arrêté du 21 février 2024 portant interdiction de retour sur le territoire français :
- est entachée d'un défaut de motivation ;
- a été prise en violation de son droit d'être entendu ;
- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;
- a été prise en violation de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- a été prise en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- a été prise en violation du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;
La décision implicite portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, révélée par l'arrêté du 21 février 2024 portant interdiction de retour sur le territoire français :
- est insuffisamment motivée ;
- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;
- est illégale en raison de l'illégalité de la décision implicite portant obligation de quitter le territoire français ;
- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
La décision implicite portant refus d'abroger l'arrêté du 6 février 2023 portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de sa destination, révélée par l'arrêté du 21 février 2024 portant interdiction de retour sur le territoire français :
- a été prise en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- a été prise en violation du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;
L'arrêté du 21 février 2024 portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux mois :
- est insuffisamment motivé ;
- a été pris en violation de son droit d'être entendu ;
- est illégal en raison de l'illégalité de la décision implicite portant obligation de quitter le territoire français, à tout le moins en raison de l'illégalité de la décision implicite de refus d'abroger l'arrêté du 6 février 2023 ;
- est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;
- a été pris en violation de l'article L. 612-6 code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- a été pris en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- a été pris en violation du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense enregistré le 4 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
La requête a été communiquée le 4 avril 2024 au préfet de l'Eure, qui n'a pas produit d'observations.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Thielleux pour le traitement du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis et VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Thielleux, magistrate désignée ;
- les observations de Me Verilhac, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'elle développe ;
- et les observations de M. A, qui répond aux questions posées par le tribunal ;
- le préfet de la Seine-Maritime n'étant ni présent, ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A, ressortissant turc né le 2 avril 1996 à Eleskirt, serait entré sur le territoire français à la fin du mois de novembre 2020 selon ses déclarations. Par une décision du 26 janvier 2021, confirmée par une décision du 13 septembre 2021 de la Cour nationale du droit d'asile, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande d'asile. Par un arrêté du 6 février 2023, le préfet de l'Eure a obligé M. A à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de sa destination. Par une ordonnance n° 23DA00609 du 15 mai 2023, devenue définitive, la cour administrative d'appel de Douai a rejeté l'appel formé par M. A à l'encontre du jugement n° 2300670 du 20 mars 2023 par lequel la magistrate désignée du tribunal administratif de Rouen avait rejeté sa requête formée à l'encontre de l'arrêté du 6 février 2023. Par un courrier du 9 janvier 2024, M. A a sollicité des services de la préfecture de l'Eure son admission au séjour en se prévalant de sa situation professionnelle et de sa qualité de parent d'enfant français. Par un courriel du 17 janvier suivant, les services préfectoraux l'ont invité à présenter sa demande en ligne. Le 20 février 2024, M. A a été contrôlé puis placé en retenue par les services de police pour vérification de son droit de séjourner ou de circuler sur le territoire français. Par un arrêté du 21 février 2024, le préfet de la Seine-Maritime lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux mois.
Sur le cadre du litige :
2. Une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français est une décision pouvant assortir la décision prononçant l'obligation de quitter le territoire français ou pouvant être prise ultérieurement sur son fondement en cas de maintien sur le territoire français au-delà du délai de départ volontaire. A cet égard, elle ne peut, dans ce dernier cas, être regardée comme constituant ou révélant une nouvelle obligation de quitter le territoire français, qui serait susceptible de faire l'objet d'une demande d'annulation.
3. En l'espèce et d'une part, l'arrêté attaqué du 21 février 2024, qui ne comporte aucune obligation de quitter le territoire français, se borne à interdire le retour sur le territoire français à M. A en se fondant sur l'arrêté du 6 février 2023, auquel il se réfère expressément, portant obligation de quitter le territoire français en raison de son maintien au-delà du délai de départ volontaire qui lui avait été accordé. Ainsi, et eu égard à ce qui a été dit précédemment, l'arrêté du 21 février 2024 ne peut être regardé comme révélant une décision implicite d'obligation de quitter le territoire français sans délai, ni même, au demeurant, un refus d'abroger la précédente mesure d'éloignement. La circonstance que M. A a informé les services préfectoraux par courrier du 9 janvier 2024 de ce qu'il était devenu père d'un enfant français au mois de décembre 2023, sans déposer de demande de titre de séjour dans les conditions fixées par l'article R. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, est à cet égard sans incidence.
4. D'autre part, aucune des pièces du dossier ne permet d'établir que M. A aurait sollicité l'abrogation de l'arrêté du 6 février 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de sa destination. Le courrier du 9 janvier 2024 mentionné au point précédent ne saurait être regardé, eu égard à ses termes, comme constituant une telle demande. Ainsi, l'arrêté du 21 février 2024 ne peut davantage être regardé comme révélant une décision implicite portant refus d'abroger l'arrêté du 6 février 2023 mentionné ci-dessus.
5. Il suit de là que M. A doit être regardé comme demandant l'annulation du seul arrêté du 21 février 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux mois.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
6. Aux termes de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.
7. Il ressort des pièces du dossier, ainsi que des échanges au cours de l'audience, que M. A et sa compagne, ressortissante française avec laquelle il entretient une vie commune depuis le mois de janvier 2023, ont donné naissance à un enfant français le 17 décembre 2023 à Mont-Saint-Aignan. En outre, M. A établit occuper un emploi depuis le 5 juin 2023 en qualité d'ouvrier du bâtiment en vertu d'un contrat de travail à durée indéterminée, témoignant de sa contribution effective à l'entretien et à l'éducation de son enfant. Dans ces conditions, compte tenu de la présence en France de son enfant en bas âge, l'interdiction de retour sur le territoire français en litige, qui fait obstacle à ce que M. A puisse bénéficier dans les meilleurs délais d'un visa, à supposer même que l'abrogation de cette décision puisse être obtenue, méconnaît le premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.
8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 21 février 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux mois.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
9. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte doivent, dès lors, être rejetées.
10. En revanche, en application de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il appartient également au préfet de la Seine-Maritime ou tout préfet territorialement compétent de procéder à la suppression du signalement de M. A aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.
Sur les frais liés au litige :
11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 21 février 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a interdit à M. A le retour sur le territoire français pour une durée de deux mois est annulé.
Article 2 : L'Etat versera à M. A une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Seine-Maritime.
Copie en sera adressée, pour information, au préfet de l'Eure.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 avril 2024.
La magistrate désignée,
D. Thielleux
La greffière,
N. Drouilhet
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
nd
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026