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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2401015

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2401015

vendredi 12 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2401015
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4 ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 mars 2024, M. A B, représenté par Me Nkounkou, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 27 février 2024 par lequel le préfet de l'Eure a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de renvoi de cette mesure d'éloignement ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article " L. 911-3 " du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- il méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- le préfet a procédé à une " restitution déloyale du passeport ".

Par un mémoire en défense enregistré le 23 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. Cotraud, premier conseiller.

Les parties n'étaient pas présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant de la République du Congo né le 26 août 1986, déclare être entré le 28 mai 2012 sur le territoire français. La demande d'asile de l'intéressé a été rejetée par une décision du 10 décembre 2012 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, confirmée par une décision du 26 juillet 2013 de la Cour nationale du droit d'asile. L'intéressé s'est vu délivrer un titre de séjour sur le fondement du 11° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur, valable du 27 mars au 26 décembre 2015, dont il a sollicité le renouvellement le 1er décembre 2015. Par arrêté du 6 juillet 2016, le préfet du Val-d'Oise a rejeté cette demande et fait obligation à M. B de quitter le territoire français. Par un jugement n° 1607780 du 28 mars 2017, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté le recours de l'intéressé contre cet arrêté. Le 6 mai 2020, M. B a sollicité un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 313-10 du code précité alors en vigueur. Par un arrêté du 16 décembre 2020, le préfet de l'Eure a rejeté cette demande, a fait obligation à l'intéressé de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi de cette mesure d'éloignement et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par un jugement n° 2005185 du 11 mai 2021, le tribunal administratif de Rouen a annulé les décisions du 16 décembre 2020 portant refus de délai de départ volontaire et interdiction de retour sur le territoire français, et rejeté le surplus des conclusions du recours de M. B. Le 7 juin 2023, ce dernier a sollicité un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 27 février 2024, le préfet de l'Eure a rejeté cette demande, a fait obligation à M. B de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de renvoi de cette mesure d'éloignement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué, qui n'a pas à faire référence à l'ensemble des éléments caractérisant la situation de l'intéressé, mentionne les dispositions dont il fait application et relève que M. B ne remplit pas les conditions qu'elles prévoient. Il fait également état de sa situation personnelle et familiale, à la fois sur le territoire français et dans son pays d'origine, et indique qu'il n'établit pas y être exposé à un risque, en cas de retour, de subir des peines ou traitements inhumains ou dégradants. Il comporte ainsi les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que le préfet a procédé à un examen particulier de la situation de M. B. Par suite, le moyen tiré du défaut d'un tel examen doit être écarté.

4. En dernier lieu, M. B ne peut utilement se prévaloir du caractère déloyal de la retenue de son passeport dès lors que cette retenue résulte d'une décision distincte de l'arrêté attaqué, dont il ne sollicite pas l'annulation. Cette circonstance est en outre et en tout état de cause sans incidence sur la légalité de l'arrêté attaqué. Ce moyen doit par suite être écarté comme inopérant.

En ce qui concerne les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français :

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ".

6. M. B réside en France depuis environ douze ans, où vivent également ses parents, en situation régulière, et ses sœurs, françaises ou en situation régulière, dont une l'héberge. De sa relation avec une compatriote est né un enfant, âgé de trois ans à la date de la décision attaquée, à l'égard duquel un jugement du 16 novembre 2023 du juge aux affaires familiales du tribunal judiciaire d'Evreux fixe les modalités d'exercice de l'autorité parentale depuis la séparation des parents. M. B démontre à cet égard s'acquitter, pour son enfant, des frais d'assurance scolaire et de crèche, et l'accompagner chez le médecin. Toutefois, et ainsi que le tribunal l'avait déjà relevé dans le jugement du 11 mai 2021 déjà cité, les deux parents fussent-ils désormais séparés, il n'est fait état d'aucun obstacle à la reconstitution de la cellule familiale en République du Congo, compte tenu de l'irrégularité du séjour de la mère de l'enfant de M. B et du jeune âge de ce dernier, ni à la poursuite de sa scolarité. Enfin, l'intéressé, dont la dernière activité professionnelle remontre au mois de juin 2016, ne justifie d'aucune perspective d'insertion. Dans ces conditions, en dépit de son ancienneté de séjour et de ses attaches familiales fortes en France, la décision attaquée ne porte pas une atteinte excessive au droit de M. B au respect de sa vie privée et familiale, ni à l'intérêt supérieur de son enfant. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations précitées doivent être écartés. Il en va de même, pour les mêmes motifs, du moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de la décision attaquée sur la situation personnelle de l'intéressé.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

7. En premier lieu, M. B ne peut utilement invoquer la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales à l'encontre de la décision attaquée. Par suite et en l'absence de circonstance particulière, le moyen tiré de leur méconnaissance doit être écarté comme inopérant.

8. En second lieu, M. B ne fait état d'aucune crainte en cas de retour dans son pays d'origine, tant en ce qui le concerne qu'à l'égard de son enfant. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doit être écarté. Il en va de même, pour les mêmes motifs, du moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de la décision attaquée sur la situation personnelle de l'intéressé.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

9. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () ".

10. S'il est constant que M. B n'a pas exécuté la précédente mesure d'éloignement dont il a fait l'objet, une telle circonstance ne saurait suffire, à elle seule et en l'absence de soustraction ou d'obstruction intentionnelle aux démarches du préfet tendant à son exécution d'office, à le regarder comme s'étant soustrait à son exécution. En outre, et en tout état de cause, ainsi que l'avait déjà relevé le tribunal dans son jugement du 11 mai 2021, M. B, en possession d'un passeport en cours de validité, au demeurant retenu par le préfet, est hébergé chez une de ses sœurs, de nationalité française. Il entretient également une relation stable avec son enfant, encore en bas âge et scolarisé en école maternelle. Dans ces conditions, le préfet n'a pu, sans méconnaître les dispositions précitées, refuser d'accorder à l'intéressé un délai de départ volontaire. Par suite, le moyen tiré de leur méconnaissance doit être accueilli.

11. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête invoqués au soutien des conclusions dirigées contre la décision attaquée, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 27 février 2024 par laquelle le préfet de l'Eure a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire.

12. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 27 février 2024 du préfet de l'Eure seulement en tant qu'il a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire.

Sur les conséquences de l'annulation :

13. Aux termes de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de ne pas accorder de délai de départ volontaire est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin rappelle à l'étranger son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2. Ce délai court à compter de sa notification ".

14. Eu égard à la nature de la décision dont l'annulation est prononcée au point 12 et en application des dispositions précitées, il est rappelé à M. B son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera, le cas échéant, fixé par l'autorité administrative.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, dont M. B doit être regardé comme s'en prévalant, font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante pour l'essentiel dans la présente instance, au titre des frais exposés par l'intéressé et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 27 février 2024 par laquelle le préfet de l'Eure a refusé d'accorder à M. B un délai de départ volontaire, est annulée.

Article 2 : Il est rappelé à M. B son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera, le cas échéant, fixé par l'autorité administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de l'Eure.

Délibéré après l'audience du 28 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Van Muylder, présidente,

M. Cotraud, premier conseiller,

Mme Favre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 12 juillet 2024.

Le rapporteur,

Signé : J. Cotraud

La présidente,

Signé : C. Van MuylderLe greffier,

Signé : J.-B. Mialon

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J.-B. MIALON

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