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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2401052

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2401052

mercredi 20 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2401052
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique
Avocat requérantALLIX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 17 mars 2024, M. C A, représenté par Me Allix, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 15 mars 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) d'annuler l'arrêté du même jour par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

Il soutient que :

L'obligation de quitter le territoire français :

- a été adoptée par une autorité incompétente ;

- a été prise en violation de son droit d'être entendu ;

- méconnaît les dispositions du 1°) de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

La décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- a été adoptée par une autorité incompétente ;

- a été prise en violation de son droit d'être entendu ;

- méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

La décision fixant son pays de destination :

- a été adoptée par une autorité incompétente ;

- a été prise en violation de son droit d'être entendu ;

- est illégale pour être fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

L'interdiction de retour sur le territoire français :

- a été adoptée par une autorité incompétente ;

- a été prise en violation de son droit d'être entendu ;

- est illégale pour être fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

L'assignation à résidence :

- a été édictée par une autorité incompétente ;

- a été prise en violation de son droit d'être entendu ;

- est illégale pour être fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale ;

- méconnaît les dispositions des articles L. 731-1 et L. 731-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 19 mars 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Bouvet, premier conseiller, comme juge du contentieux des décisions relatives à l'éloignement et à la rétention des étrangers.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bouvet ;

- les observations de Me Allix, pour M. A, qui reprend et développe les moyens soulevés dans la requête, dépose des pièces et sollicite, en outre, la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent ni représenté.

En application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, la clôture d'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant sénégalais né le 10 juillet 1994, déclare être entré en France en mars 2020, à une date non spécifiée. Sa demande d'asile a été définitivement rejetée par la CNDA, le 19 octobre 2021. Il a fait l'objet, le 15 avril 2022, d'un arrêté d'éloignement auquel il ne s'est pas conformé. Par un arrêté du 15 mars 2024, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'un an. Par un arrêté du même jour, le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. M. A demande l'annulation de ces décisions.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Dans les circonstances de l'espèce, eu égard à l'urgence, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de l'arrêté du 15 mars 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français :

S'agissant des moyens communs aux décisions contestées :

3. En premier lieu, en sa qualité de cheffe du bureau de l'éloignement, Mme D bénéficiait, par arrêté du 18 décembre 2023 publié le 22 décembre suivant au recueil des actes administratifs de la préfecture, d'une délégation de signature du préfet de la Seine-Maritime, à l'effet de signer, notamment, les décisions litigieuses. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte attaqué manque donc en fait.

4. En second lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ".

5. Si les dispositions de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. A a été entendu le 15 mars 2024, par les services de la police aux frontières du Havre. Interrogé sur son parcours migratoire, sa situation personnelle et familiale, ainsi que sur l'éventualité de l'adoption d'une mesure d'éloignement à son encontre, l'intéressé a pu faire valoir toutes les observations qu'il estimait utiles. S'il fait valoir, par la voix de son conseil à l'audience, qu'il n'a pas bénéficié de l'assistance d'un interprète lors de cette audition, il ressort des mentions du procès-verbal précité que, dûment informé de ce droit, il a expressément décliné une telle assistance. En outre, il ne ressort pas des mentions de ce procès-verbal qu'il aurait porté à la connaissance des services de police une quelconque difficulté de compréhension. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que son droit d'être entendu a été méconnu.

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

7. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ".

8. Au cas d'espèce, il n'est pas contesté que M. A, qui est entré irrégulièrement en France, selon ses propres indications, ne justifie d'aucun titre de séjour en cours de validité. Il s'ensuit que la mesure d'éloignement litigieuse n'est entachée d'aucune méconnaissance des dispositions citées au point précédent. Le moyen soulevé en ce sens doit être écarté.

9. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

10. Si M. A, entré sur le territoire national en mars 2020 et qui y séjourne irrégulièrement depuis le rejet définitif de sa demande d'asile par la CNDA, le 19 octobre 2021, se prévaut d'une relation de concubinage avec Mme B, ressortissante française, il n'apporte aucun élément suffisamment précis de nature à démontrer l'actualité et la réalité de cette relation. Il n'est pas contesté, en outre, que l'intéressé est dépourvu de charge de famille, en France. Le requérant ne justifie d'aucune insertion professionnelle pérenne, ni plus que d'une particulière intégration dans la société française. Dans ces conditions, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en édictant la mesure d'éloignement contestée.

11. En dernier lieu, au regard de tout ce qui précède, l'erreur manifeste d'appréciation, invoquée de façon générale par le requérant, n'est pas établie.

S'agissant du refus d'octroi de délai de départ volontaire :

12. En premier lieu, ainsi qu'il a été rappelé au point n°1, M. A a fait l'objet, le 15 avril 2022, d'une mesure d'éloignement à laquelle il ne s'est pas conformé. Dans ces conditions, en application des dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Seine-Maritime était fondé à tenir le risque de fuite pour établi et à lui refuser, pour ce motif, l'octroi d'un délai de départ volontaire.

13. En second lieu, pour les motifs exposés aux points n°10 et 11, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, doivent être écartés.

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

14. En premier lieu, l'obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, le requérant n'est pas fondé à exciper de son illégalité au soutien de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination de cette mesure d'éloignement.

15. En second lieu, si M. A fait valoir qu'il craint des représailles de son ex belle-famille, en cas de retour au Sénégal, en raison d'une relation extraconjugale entretenue dans ce pays, il n'assortit ces allégations d'aucun élément circonstancié de nature à démontrer la réalité de ces craintes. L'erreur manifeste d'appréciation invoquée par le requérant n'est, par conséquent, pas établie.

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :

16. En premier lieu, l'obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, le requérant n'est pas fondé à exciper de son illégalité au soutien de ses conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

17. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ".

18. Au cas d'espèce, alors que le refus d'octroyer un délai de départ volontaire à M. A, permettait au préfet de la Seine-Maritime d'assortir l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français, le requérant, qui s'est déjà soustrait à une première mesure d'éloignement et dont les conditions de séjour en France ont été rappelées au point n°10, ne justifie d'aucune circonstance humanitaire faisant obstacle à l'édiction d'une telle mesure. Par suite, nonobstant la circonstance que M. A ne représente pas une menace pour l'ordre public, le préfet n'a pas entaché sa décision d'une méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en édictant à l'encontre de l'intéressé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

19. En troisième lieu, pour les motifs exposés aux points n°10 et 11, et eu égard aux motifs exposés au point précédent, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, doivent être écartés.

En ce qui concerne la légalité de l'arrêté du 16 octobre 2023 portant assignation à résidence :

20. En premier lieu, en sa qualité de cheffe du bureau de l'éloignement, Mme D bénéficiait, par arrêté du 18 décembre 2023 publié le 22 décembre suivant au recueil des actes administratifs de la préfecture, d'une délégation de signature du préfet de la Seine-Maritime, à l'effet de signer, notamment, la décision litigieuse. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte attaqué manque donc en fait.

21. En deuxième lieu, ainsi qu'il a été dit au point n°2, M. A a été entendu, le 15 mars 2024, préalablement à l'édiction de l'arrêté attaqué, par les services de la police aux frontières du Havre sur l'éventualité de l'adoption d'une procédure d'éloignement à son encontre. Le moyen tiré de la violation du droit d'être entendu doit, par suite, être écarté.

22. En troisième lieu, eu égard à ce qui a été exposé aux points précédents s'agissant de la légalité de la mesure d'éloignement, le requérant n'est pas fondé à exciper de son illégalité.

23. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ".

24. M. A ayant fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai, il pouvait faire l'objet d'une assignation à résidence. Le requérant n'apporte aucun élément de nature à établir que son éloignement ne demeure pas une perspective raisonnable. Par ailleurs, il ne fait état d'aucune circonstance de nature à démontrer que les modalités d'exécution de cette mesure seraient disproportionnées. Dans ces conditions, la mesure d'assignation à résidence en litige n'est pas entachée d'erreur de droit au regard des dispositions précitées de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ce moyen doit, dès lors, être écarté.

25. En cinquième lieu, pour les motifs exposés aux points n°10 et 11, et eu égard aux motifs exposés au point précédent, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, doit être écarté.

26. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à solliciter l'annulation des arrêtés du préfet de la Seine-Maritime du 15 mars 2024. Ses conclusions formées à cette fin doivent, par suite, être rejetées de même que, par voie de conséquence, ses conclusions relatives aux frais de l'instance.

D É C I D E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Allix et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 mars 2024.

Le magistrat désigné,

C. BOUVET

La greffière,

P. HIS

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 240105

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