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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2401056

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2401056

mardi 18 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2401056
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1 ère Chambre
Avocat requérantBIDAULT

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I./ Par une requête, enregistrée le 15 mars 2024 sous le n° 2401056, Mme A C, épouse D, représentée par Me Bidault, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 février 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligée à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte journalière de 100 euros ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Mme D soutient que :

* la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- porte atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant garanti par les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

* la décision fixant le pays de destination est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Le préfet soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

II./ Par une requête, des pièces complémentaires, enregistrées les 15 mars 2024 et 3 avril 2024 et un mémoire, enregistré le 1er mai 2024 sous le n° 2401057, M. B D, représenté par Me Bidault, demande au tribunal :

1°) de faire produire à l'instance le dossier médical détenu par l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) ;

2°) d'annuler l'arrêté du 28 février 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire et a fixé le pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, et subsidiairement, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

M. D soutient que :

* la décision de refus de titre de séjour :

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

* la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

* la décision fixant le pays de destination est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrés le 15 mai 2024, l'OFII, appelé en la cause, conclut à la disponibilité des soins et traitements dans le pays d'origine du requérant.

Vu :

- les décisions du 22 mai 2024 et du 12 juin 2024 par lesquelles M. et Mme D ont été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;

- les décisions par lesquelles le président de la formation de jugement a décidé de dispenser la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience en application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative ;

- les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020, notamment son article 92 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Minne, président-rapporteur ;

- les observations de Me Derbali, pour M. et Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme et M. D, ressortissants arméniens, déclarent être entrés en France le 20 avril 2023. Leur demande d'asile a été rejetée par décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 21 août 2023, confirmées par décisions de la cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 19 mars 2024. Le 25 juillet 2023, M. D a sollicité son admission au séjour en raison de son état de santé. Par arrêtés du 28 février 2024, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de délivrer à M. D le titre de séjour demandé, a obligé le couple à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Les requêtes de M. et Mme D, enregistrées sous les nos 2401056 et 2401057, présentent à juger des questions identiques concernant le droit au séjour et l'éloignement de deux époux et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. En vertu de l'article 92 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles, la part contributive versée par l'Etat à l'avocat choisi ou désigné pour assister plusieurs personnes dans un litige reposant sur les mêmes faits et comportant des prétentions ayant un objet similaire est réduite par le juge de 30 % pour la deuxième affaire. La réduction de la part contributive de l'Etat à la rétribution des missions d'aide juridictionnelle assurées par l'avocat devant la juridiction administrative s'applique lorsque celui-ci assiste plusieurs bénéficiaires de l'aide juridictionnelle présentant des conclusions similaires et que le juge est conduit à trancher des questions semblables, soit dans le cadre d'une même instance, soit dans le cadre d'instances distinctes reposant sur les mêmes faits. Tel est le cas en l'espèce, ainsi qu'il est dit au point 1. L'instance n° 2401057 donnera ainsi lieu à une réduction de 30 % appliquée à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Sur le refus de séjour opposé à M. D :

3. En premier lieu, l'arrêté préfectoral en litige reproduit les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont M. D a demandé le bénéfice en qualité d'étranger malade. Il mentionne également les considérations de fait, propres à l'intéressé, qui constituent le fondement du refus de séjour. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable () "

5. Pour rejeter la demande de délivrance de titre de séjour, le préfet de la Seine-Maritime s'est fondé, notamment, sur l'avis du 22 janvier 2024 par lequel le collège des médecins de l'OFII a estimé que si l'état de santé de M. D nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, ce dernier pouvait bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans son pays d'origine, eu égard à l'offre de soins qui y est proposée et aux caractéristiques du système de santé, et pouvait voyager sans risque. Le requérant, pour contester cet avis, soutient qu'il ne pourra bénéficier de soins médicaux adaptés en Arménie pour la cardiopathie ischémique dont il souffre. Toutefois, les ordonnances et certificats médicaux produits, notamment celui du 2 avril 2024, établi par un médecin généraliste, et celui établi le 11 mars 2024 par un praticien du service de cardiologie du centre médical d'Astghik, en Arménie, ne contiennent pas d'information de nature à renverser l'appréciation émise par le collège médical dont le préfet s'est approprié la teneur sans s'être cru dans l'obligation de le suivre. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

6. En troisième lieu, M. et Mme D sont entrés sur le territoire français, récemment, en avril 2023, avec leurs trois enfants, afin d'y solliciter l'asile. Ces demandes ont été rejetées ainsi qu'il est dit au point 1. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que les requérants ne démontrent aucune insertion sociale ou professionnelle à la date des décisions contestées. Ils ne justifient d'aucun élément qui ferait obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue en Arménie, pays dans lequel ils ont résidé pendant plusieurs années avec leurs trois enfants. Enfin, il n'est nullement établi que les enfants ne pourraient pas suivre une scolarité normale en Arménie. La décision attaquée, qui n'a pas non plus pour objet ou pour effet de séparer les enfants de leurs parents, ne peut être regardée comme portant atteinte à l'intérêt supérieur de la fratrie. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant doivent être écartés.

7. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 5 et 6, le moyen tiré de ce que le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle du requérant doit être écarté.

Sur les décisions portant obligation de quitter le territoire français :

8. En premier lieu, la mesure d'obligation de quitter le territoire français concernant Mme C est suffisamment motivée dès lors qu'elle mentionne le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et énumère les aspects de sa situation personnelle.

9. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que la situation de Mme D, relative notamment à la procédure de demande d'asile qu'elle a engagée, a fait l'objet d'un examen. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen de la situation personnelle de la requérante doit être écarté.

10. En troisième lieu, il résulte des points précédents que le refus de séjour opposé par le préfet à M. D n'est pas illégal. Il ne peut donc être excipé de son illégalité à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français.

11. En dernier lieu, pour les motifs énoncés au point 6, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés. Il ne ressort pas davantage des pièces du dossier que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation des conséquences des mesures d'éloignement sur la situation personnelle des requérants.

Sur les décisions fixant le pays de renvoi :

12. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que les requérants ne sont pas fondés à invoquer, par la voie de l'exception, le moyen tiré de l'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français à l'encontre des décisions fixant le pays de destination.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. et Mme D ne sont pas fondés à demander l'annulation des arrêtés du 28 février 2024 par lesquels le préfet de la Seine-Maritime a refusé de délivrer une carte de séjour à M. D, les a obligés à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé leur pays de destination. Par voie de conséquence, leurs conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles présentés au titre des frais d'instance doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : L'aide juridictionnelle attribuée dans le dossier n° 2401057 est réduite de 30 %.

Article 2 : Les requêtes de M. et Mme D sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, épouse D, à M. B D, à Me Nadejda Bidault et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 4 juin 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Minne, président,

- Mme Jeanmougin, première conseillère,

- M. Le Vaillant, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juin 2024.

Le président-rapporteur,

signé

P. MINNE

L'assesseure la plus ancienne,

signé

H. JEANMOUGINLe greffier,

signé

N. BOULAY

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N. BOULAY

Nos 2401056,2401057

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