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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2401073

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2401073

mardi 18 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2401073
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1 ère Chambre
Avocat requérantASCE AVOCAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 mars 2024, M. D E, représenté par la SELARL Estere, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 janvier 2024 par lequel le préfet de l'Eure a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Eure de lui délivrer une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de ce jugement, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre à l'autorité préfectorale de lui restituer son passeport ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

M. E soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle a été prise sans procédure contradictoire préalable ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît son droit d'être entendu, qui résulte de l'article 6 de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 et de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, et qui relève des droits de la défense figurant au nombre des principes généraux du droit de l'Union Européenne ;

- elle est illégale par exception de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 avril 2024, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

Vu :

- la décision par laquelle le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions des articles L. 732-1 et R. 732-1-1 du code de justice administrative ;

- la décision du 12 juin 2024 par laquelle M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;

- l'ordonnance du 16 avril 2024 fixant la clôture de l'instruction au 6 mai 2024 à 12h ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Le Vaillant, conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant ivoirien né le 17 décembre 1998, déclare être entré en France le 1er juin 2017. Le 22 février 2023, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 15 janvier 2024, le préfet de l'Eure a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur le refus de séjour :

2. En premier lieu, d'une part, il n'est pas sérieusement contesté par le requérant que M. B A, dont le nom figure sur l'arrêté attaqué en qualité de signataire, était préfet de l'Eure à la date de cet acte et était, en cette qualité, compétent pour prendre la décision de refus de séjour litigieuse. D'autre part, le requérant soutient en revanche que cet arrêté n'aurait pas été signé par M. A lui-même, eu égard aux différences entre la signature apposée et celle figurant sur d'autres actes pris par le préfet de l'Eure. Il ne ressort cependant pas de l'examen de ces signatures qu'elles diffèrent. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision portant refus de titre de séjour doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. E aurait été privé de la possibilité de produire, pendant l'instruction de sa demande de titre de séjour, tout élément qu'il jugeait pertinent pour l'examen de celle-ci. Il ressort au contraire des échanges de courriels entre les services de la préfecture et le requérant ainsi que sa compagne, que ceux-ci ont été invités à produire, notamment, des documents relatifs à l'ancienneté de leur vie commune. Au demeurant, en se bornant à indiquer que l'arrêté litigieux lui a été remis à l'occasion d'un rendez-vous en préfecture, M. E n'indique pas quels éléments il aurait été empêché de faire état auprès de l'autorité préfectorale avant l'adoption de cet acte. Par suite, le moyen tiré du défaut de procédure contradictoire doit être écarté.

4. En troisième lieu, l'arrêté attaqué, qui vise les dispositions dont il a été fait application à M. E et mentionne de manière circonstanciée les considérations de fait qui constituent le fondement, notamment, de la décision portant refus de titre de séjour, est suffisamment motivé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision doit être écarté.

5. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. "

6. M. E déclare être entré en France le 1er juin 2017 et se prévaut de sa relation, depuis le mois d'octobre 2017, avec Mme C, ressortissante française avec qui il a conclu un pacte civil de solidarité le 23 septembre 2022 ainsi que de l'engagement de démarches de procréation médicalement assistée avec sa partenaire. Cependant, par la seule production de deux attestations de proches évoquant une vie commune à la fin de l'année 2019, d'une conversation issue de la messagerie de l'application Snapchat faisant apparaître quelques messages échangés avec Mme C à la fin de l'année 2017 et au début de l'année 2018 ainsi que de photographies sur lesquelles ont été apposées diverses dates de 2017 à 2022, M. E ne démontre ni l'ancienneté de son séjour en France ni celle de sa relation avec sa partenaire, laquelle ne peut être tenue pour établie qu'à compter de la fin de l'année 2020. La vie commune n'a commencé qu'au début de l'année 2022 à l'analyse des pièces produites. En outre, si le requérant produit de nombreux éléments médicaux relatifs à la prise en charge médicale de sa partenaire pour des problèmes de fertilité, il ne justifie pas de l'engagement d'un processus de procréation médicalement assistée. De plus, si M. E indiquait au terme d'un courrier de janvier 2023 que Mme C exerçait une activité professionnelle en intérim, il ne justifie ni ne se prévaut d'une telle activité à la date de la décision attaquée. Enfin, M. E ne fait état d'aucune insertion professionnelle en France, n'y dispose d'aucune autre attache familiale que sa partenaire et a toujours de telles attaches en Côte d'Ivoire, où réside à tout le moins sa mère. Dans ces conditions, en ayant refusé de délivrer un titre de séjour à M. E, le préfet de l'Eure, qui a procédé à un examen particulier de sa situation, n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée, eu égard aux buts en vue desquels cette décision a été prise. Par suite, les moyens tirés du défaut d'examen, de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et, pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision en litige sur la situation personnelle du requérant, doivent être écartés.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

7. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. E n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour.

8. En deuxième lieu, tout étranger, lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour, en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, ne saurait ignorer qu'en cas de refus, il pourra faire l'objet, notamment, d'une mesure d'éloignement. Il lui appartient, lors du dépôt de cette demande, et, le cas échéant, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. En l'espèce, il appartenait à l'intéressé de fournir spontanément à l'administration tout élément utile relatif à sa situation. Ainsi qu'il a été dit au point 3, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que M. E aurait été privé de la possibilité de faire valoir tout élément utile au cours de l'instruction de sa demande. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit d'être entendu doit être écarté.

9. En dernier lieu, si M. E soutient que la décision portant obligation de quitter le territoire français serait entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation il n'assortit pas ce moyen, en se bornant à renvoyer au reste de ses écritures, des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé.

10. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 15 janvier 2024 par lequel le préfet de l'Eure a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction, ainsi que celles présentées au titre des frais liés à l'instance doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D E, à la SELARL Estere et au préfet de l'Eure.

Délibéré après l'audience du 4 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Minne, président,

Mme Jeanmougin, première conseillère,

M. Le Vaillant, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juin 2024.

Le rapporteur,

A. LE VAILLANT

Le président,

P. MINNELe greffier,

N. BOULAY

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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