vendredi 26 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2401112 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 4 ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 mars 2024 et 27 mai 2024, M. B A, représenté par Me Dekimpe, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 18 mars 2024 par lequel le préfet de l'Eure l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à lui verser sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. A soutient que :
- la décision portant obligation de quitter le territoire français :
o est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux ;
o méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
o méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
o est entachée d'erreur manifeste d'appréciation sur les conséquences sur sa vie personnelle ;
- la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :
o méconnaît les dispositions des articles L. 612-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
o méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
o méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
o est entachée d'erreur manifeste d'appréciation sur les conséquences sur sa vie personnelle ;
- l'interdiction de retour sur le territoire :
o est insuffisamment motivée ;
o méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
o méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
o est entachée d'erreur manifeste d'appréciation sur les conséquences sur sa vie personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 mai 2024, et des mémoires en production de pièces, enregistrés les 25 et 26 mars 2024, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Favre,
- et les observations de Me Dekimpe, représentant M. A.
Le préfet de l'Eure n'était ni présent, ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant sénégalais né le 5 janvier 1988, déclare être entré sur le territoire le 28 janvier 1990. Il fait l'objet d'un arrêté portant obligation de quitter le territoire le 27 février 2024, par la suite abrogé. Par l'arrêté attaqué du 18 mars 2024, le préfet de l'Eure l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire pour une durée de trois ans.
Sur la décision portant obligations de quitter le territoire :
2. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier, et des termes mêmes de l'arrêté attaqué, qui mentionne, notamment, la situation administrative et personnelle de M. A, que le préfet a procédé à un examen réel et sérieux de la situation de ce dernier. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen doit être écarté.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".
4. M. A fait valoir être entré sur le territoire en 1990 et être en relation avec une ressortissante française, avec laquelle il a eu deux enfants, nés les 13 juillet 2019 et 22 septembre 2022, qu'il a reconnus. Il se prévaut de la visite de sa compagne et de ses enfants en détention, d'attestations de sa compagne et de photographies de famille. Toutefois, le requérant déclare être hébergé chez sa sœur depuis sa sortie de détention, avec l'un de ses enfants. Il n'apporte aucun autre élément permettant de justifier qu'il participe effectivement à l'éduction et l'entretien de ses enfants. Ainsi, M. A n'établit pas l'actualité, l'intensité et la stabilité des liens qu'il entretiendrait avec sa compagne et ses enfants. Il se prévaut également de la présence en France de sa fratrie, de nationalité française. Il n'a jamais entamé de démarches pour régulariser sa situation administrative depuis sa majorité, en 2006. M. A a été condamné le 21 octobre 2009 à 4 mois d'emprisonnement pour " recel de bien provenant d'un délit puni d'une peine n'excédant pas 5 ans d'emprisonnement " et " violence sur une personne dépositaire de l'autorité publique sans incapacité " par le tribunal correctionnel de Beauvais, le 24 février 2016 à 5 mois d'emprisonnement pour " refus, par le conducteur d'un véhicule, d'obtempérer à une sommation de s'arrêter ", " outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique ", " rébellion ", " usage illicite de stupéfiants " et " port sans motif légitime d'arme blanche ou incapacitante de catégorie D " par le tribunal correctionnel d'Évreux et le 27 juin 2022 à 3 ans d'emprisonnement dont 6 mois avec sursis probatoire pendant 2 ans pour " détention non-autorisée de stupéfiants ", " offre ou cession non autorisée de stupéfiants ", " port prohibé d'arme, munition ou de leurs éléments de catégorie B ", " refus de remettre aux autorités judiciaires ou de mettre en œuvre la convention secrète de déchiffrement d'un moyen de cryptologie ", " acquisition non-autorisée de stupéfiants " et " usage illicite de stupéfiants " par le tribunal correctionnel d'Évreux. Il a été incarcéré à la maison d'arrêt d'Evreux du 18 mai 2022 au 15 décembre 2022 puis au centre de détention de Val-de-Reuil du 15 décembre 2022 au 23 mars 2024. S'il fait état des formations suivies et du travail effectué lors de sa détention, ces circonstances sont insuffisantes à caractériser une insertion sociale et professionnelle. Dans ces conditions, nonobstant la durée de séjour de M. A, le préfet n'a pas porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux motifs des décisions ni porté atteinte à l'intérêt supérieur de ses enfants. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de celles de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de la situation personnelle du requérant doivent être écartés.
5. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français.
Sur la décision refusant l'octroi d'un délai de départ :
6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du code précité : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; () ".
7. Si M. A est entré sur le territoire avec sa mère le 28 janvier 1990, laquelle était munie de son passeport et bénéficiait d'un visa, il n'a jamais entamé de démarches pour régulariser sa situation administrative depuis sa majorité. En outre, lors de son audition le 16 février 2024 par un agent de la police judiciaire, il a indiqué refuser sa reconduite au Sénégal. L'intéressé n'invoque aucune circonstance particulière pour démontrer que le risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement ne serait pas établi. Enfin, le comportement de M. A constitue une menace pour l'ordre publique dès lors qu'il a été condamné à plusieurs reprises entre 2009 et 2022, tel qu'énoncé au point 4. Il en résulte que le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.
8. Pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 4, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de celles de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de la situation personnelle du requérant doivent être écartés.
9. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision lui refusant un délai de départ volontaire.
Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
10. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".
11. En premier lieu, la décision prononçant à l'encontre de M. A une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans, qui vise les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mentionne notamment que les conditions de son entrée et de la durée de son séjour en France, qu'il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et qu'il présente une menace pour l'ordre public. Ainsi, cette décision, dont les motifs attestent de la prise en compte par l'autorité préfectorale, au vu de la situation de l'intéressé, des quatre critères énoncés par l'article L. 612-10 précité, est suffisamment motivée.
12. Dans la mesure où M. A ne s'est vu accorder aucun délai de départ volontaire en vue de se conformer à l'obligation qui lui a été faite de quitter le territoire français, le préfet de l'Eure était fondé à assortir cette mesure d'éloignement d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. Le requérant n'établit pas l'actualité, l'intensité et la stabilité des liens qu'il entretiendrait avec sa compagne et ses enfants, ni ne justifie d'une insertion sociale et professionnelle en France. Sa situation ne relève pas de circonstances humanitaires qui feraient obstacle à ce que le préfet de l'Eure lui interdise le retour sur le territoire français pendant la durée de trois ans. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation ne peut qu'être écarté.
13. Pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 4, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de celles de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doivent être écartés.
14. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.
15. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions attaquées. Par voie de conséquence, les conclusions présentées à fin d'injonction sous astreinte ainsi que celles formulées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de l'Eure.
Délibéré après l'audience du 11 juillet 2024, à laquelle siégeaient :
- Mme Van Muylder, présidente,
- M. Cotraud, premier conseiller,
- Mme Favre, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juillet 2024.
La rapporteure,
L.FAVRE
La présidente,
C. VAN MUYLDERLe greffier,
J-B. MIALON
La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°240111
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
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03/08/2026