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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2401133

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2401133

mardi 18 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2401133
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1 ère Chambre
Avocat requérantCASTOR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés le 17 mars 2024 et le 1er mai 2024, Mme E B, représentée par Me Castor, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 novembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " ou " salarié " ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et, dans l'attente de ce réexamen et dans un délai de huit jours à compter de ce jugement, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, le tout sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Mme A B soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle méconnaît son droit d'être entendu, tel qu'il résulte de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 47 du code civil ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur de droit, dès lors qu'elle remplit les conditions de délivrance de plein droit d'un titre de séjour ;

- elle est illégale par exception de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour.

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est illégale par exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A B ne sont pas fondés.

Vu :

- la décision par laquelle le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions des articles L. 732-1 et R. 732-1-1 du code de justice administrative ;

- la décision du 21 février 2024 par laquelle Mme A B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;

- l'ordonnance du 16 avril 2024 fixant la clôture de l'instruction au 6 mai 2024 à 12h ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2015-1740 du 24 décembre 2015 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Vaillant, conseiller,

- et les observations de Me Derbali, substituant Me Castor, représentant Mme A B.

Considérant ce qui suit :

1. La requérante déclare être entrée en France au mois de juillet 2019. Après avoir fait l'objet d'un refus de prise en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance le 16 octobre 2019, elle a été regardée comme étant mineure et confiée à ce service par un jugement du juge des enfants du tribunal judiciaire de Rouen du 25 octobre 2019. Le 10 mai 2023, l'intéressée a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 15 novembre 2023, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française. " Aux termes de l'article L. 435-3 du même code : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" ou "travailleur temporaire", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. "

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. " Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. " Aux termes de l'article 1er du décret du 23 décembre 2015 relatif aux modalités de vérification d'un acte de l'état civil étranger : " Lorsque, en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger, l'autorité administrative saisie d'une demande d'établissement ou de délivrance d'un acte ou de titre procède ou fait procéder, en application de l'article 47 du code civil, aux vérifications utiles auprès de l'autorité étrangère compétente, le silence gardé pendant huit mois vaut décision de rejet. () "

4. Il résulte de ces dernières dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents. En revanche, l'autorité administrative n'est pas tenue de solliciter nécessairement et systématiquement les autorités d'un autre État afin d'établir qu'un acte d'état civil présenté comme émanant de cet État est dépourvu d'authenticité, en particulier lorsque l'acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont elle dispose sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié.

5. En l'espèce, d'une part, le préfet de la Seine-Maritime a considéré, au regard en particulier de rapports d'analyses documentaires établis par les services de la direction interdépartementale de la police aux frontières (DIDPAF) du Havre le 25 août 2023, que les actes d'état civil présentés au soutien de la demande d'admission au séjour, concernant Mme E B, née le 8 décembre 2004 à Kananga (République démocratique du Congo), ne pouvaient être regardés comme authentiques. S'agissant tant du jugement supplétif n° 5033/VI rendu le 9 août 2017 par le tribunal pour enfants de C que de l'acte de naissance n° 7841 émis le 22 septembre 2022, l'analyste de la DIDPAF a émis un avis défavorable, eu égard à l'unique circonstance que ces documents n'étaient pas légalisés, dès lors que l'ambassade de la République démocratique du Congo en France, par un courrier du 31 août 2016, a demandé aux autorités françaises de ne pas accepter de document congolais non légalisé par ses services. Cependant, si l'acte de naissance dont se prévaut la requérante n'a fait l'objet de légalisation que par un notaire et par les services du ministère des affaires étrangères de la République démocratique du Congo, le jugement supplétif n° 5033/VI, lequel a été transposé par les services de l'état civil de C et visé dans l'acte de naissance n° 7841, a, quant à lui, été légalisé par l'ambassadeur de la République démocratique du Congo en France, conformément à la coutume internationale. Par ailleurs, si les services de la DIDPAF ont analysé un certificat de non-appel et relevé, outre l'absence de légalisation, une surcharge de deux chiffres dans les mentions manuscrites du timbre humide du notaire ayant légalisé l'acte, cette irrégularité, à la supposer établie, n'affecte en tout état de cause pas un acte ayant le caractère d'un acte d'état civil. Par ailleurs, si l'autorité préfectorale se prévaut de l'analyse réalisée le 21 juillet 2020 d'un précédent acte de naissance produit par l'intéressée, émis le 14 août 2019, qui relevait plusieurs irrégularités plus substantielles, il est expressément mentionné en marge de l'acte de naissance émis le 22 septembre 2022, à l'encontre duquel aucune autre irrégularité que celle évoquée ci-avant n'est opposée, qu'il remplace ce premier acte. En outre, si les empreintes digitales de la requérante correspondent à celles figurant sur le passeport de Mme E D, ressortissante angolaise née le 3 décembre 1996, document au regard duquel a été émis un visa de court séjour le 17 juin 2019, sa majorité ne saurait être déduite de la seule constatation de son enregistrement dans le fichier informatisé " Visabio ". La requérante présente par ailleurs un discours relatif à son parcours migratoire cohérent avec une demande réalisée en Angola sous une fausse identité. Enfin, si un examen osseux effectué à la demande du juge des enfants au mois de janvier 2021 a conclu à un âge moyen de vingt ans et neuf mois, cette même analyse indiquait un écart-type de deux ans et deux mois et des âges extrêmes correspondant au même stade de maturation de seize ans et six mois et de vingt-cinq ans et six mois. Dans ces conditions, aucun des éléments dont se prévaut le préfet de la Seine-Maritime n'est de nature à remettre en cause l'authenticité des actes d'état civil dont se prévaut la requérante ni la réalité des faits qui y sont déclarés. Par suite, il doit être tenu pour établi que Mme E B, née le 8 décembre 2004 à Kananga, a été confiée au service de l'aide sociale à l'enfance avant l'âge de seize ans.

6. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que Mme A B, après avoir été inscrite en classe de troisième au collège Barbey d'Aurévilly de Rouen au cours de l'année scolaire 2019 - 2020, a poursuivi une formation d'une durée de trente-six mois à l'institut de formation des apprentis Marcel Sauvage de Mont-Saint-Aignan, à compter du 1er septembre 2020, pour la préparation d'un certificat d'aptitude professionnelle " production service en restauration ", dans le cadre de laquelle elle a conclu un contrat d'apprentissage, pour la même durée, avec la communauté d'établissements et de services " Le Trait d'Union du Cailly ", qui exploite un établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes. Elle justifie de l'obtention de son diplôme le 21 septembre 2023 et tant son maître d'apprentissage que la note sociale de son foyer d'accueil notent son sérieux, sa volonté et ses bonnes perspectives d'intégration. Par suite, Mme A B est fondée à soutenir que le préfet de la Seine-Maritime, en ayant refusé de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A B est fondée à demander l'annulation de la décision, contenue dans l'arrêté du 15 novembre 2023, par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour et, par voie de conséquence, des décisions, contenues dans le même arrêté, portant obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. L'annulation de l'arrêté attaqué, eu égard aux motifs qui la fondent, implique nécessairement que le préfet territorialement compétent délivre à Mme A B une carte de séjour temporaire, dans un délai qu'il y a lieu de fixer à deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Mme A B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Castor, avocate de Mme A B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Castor de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 15 novembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de délivrer à Mme A B un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de délivrer à Mme A B une carte de séjour temporaire dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Castor la somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Castor renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme F A B, à Me Anna-Laurine Castor et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 4 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Minne, président,

Mme Jeanmougin, première conseillère,

M. Le Vaillant, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juin 2024.

Le rapporteur,

signé

A. LE VAILLANT

Le président,

signé

P. MINNELe greffier,

signé

N. BOULAY

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N. BOULAY

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