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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2401249

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2401249

mardi 16 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2401249
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique 3
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 mars 2024, Mme E B, représentée par la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 4 mars 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être renvoyée ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros hors taxes sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

L'obligation de quitter le territoire français :

- a été signée par une autorité incompétente ;

- a été prise en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu avant toute décision individuelle défavorable ;

- a été prise au terme d'une procédure irrégulière en l'absence de saisine préalable du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation et d'une erreur de droit ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

La décision fixant le pays de renvoi :

- a été prise en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu avant toute décision individuelle défavorable ;

- est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- méconnaît l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens invoqués par la requérante n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

La décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme C comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter et VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Inquimbert, représentant Mme B, qui reprend et précise l'ensemble des conclusions et moyens de la requête en ajoutant que le fils de la requérante est tombé malade postérieurement à la demande de titre de séjour déposée par Mme B en qualité d'étranger malade.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E B, ressortissante congolaise (République démocratique du Congo) née le 16 juin 1984, déclare être entrée en France le 5 février 2023, accompagnée de ses trois enfants respectivement nés en 2013, 2014 et 2019. Elle a sollicité l'asile qui lui a été refusé par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 26 juin 2023, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 9 novembre 2023. Par un arrêté du 4 mars 2024, dont elle demande l'annulation, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être renvoyée.

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991, d'admettre provisoirement Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur le moyen commun aux décisions contestées :

3. Lorsqu'il sollicite l'asile, l'étranger, en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, ne saurait ignorer qu'en cas de refus, il pourra faire l'objet d'une mesure d'éloignement. A l'occasion du dépôt de sa demande, il est conduit à préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demande que lui soit reconnue une protection et délivré un titre de séjour et à produire tous les éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Il lui appartient, lors du dépôt de cette demande, lequel doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utiles. Il lui est ensuite loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Le droit de l'intéressé d'être entendu, ainsi satisfait avant que n'intervienne le rejet de sa demande, n'impose pas à l'autorité administrative de mettre l'intéressé à même de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, sur l'obligation de quitter le territoire français qui est prise à la suite et en conséquence du rejet de sa demande d'asile ni sur les autres décisions susceptibles de lui être assorties.

4. Mme B soutient que les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi ont été prises sans qu'elle ait été mise en mesure de formuler des observations sur l'éventualité d'une décision d'éloignement. Toutefois, elle ne précise pas en quoi elle aurait été empêchée de porter utilement à la connaissance de l'administration les informations pertinentes tenant à sa situation personnelle avant l'adoption de la mesure d'éloignement attaquée. Dès lors, le moyen tiré de ce que les décisions en litige auraient été prises en méconnaissance de son droit d'être entendu doit être écarté.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que, par un arrêté du 28 août 2023 publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du 29 août 2023, le préfet de la Seine-Maritime a donné délégation à Mme Julia Le Fur, secrétaire générale de la sous-préfecture du Havre, à l'effet de signer la décision en litige en cas d'absence ou d'empêchement de M. A D, sous-préfet du Havre. Dès lors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que M. D n'aurait pas été absent ou empêché à la date de la signature de la décision en litige, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté comme manquant en fait.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'un étranger a présenté une demande d'asile qui relève de la compétence de la France, l'autorité administrative, après l'avoir informé des motifs pour lesquels une autorisation de séjour peut être délivrée et des conséquences de l'absence de demande sur d'autres fondements à ce stade, l'invite à indiquer s'il estime pouvoir prétendre à une admission au séjour à un autre titre et, dans l'affirmative, à déposer sa demande dans un délai fixé par décret. Il est informé que, sous réserve de circonstances nouvelles, notamment pour des raisons de santé, et sans préjudice de l'article L. 611-3, il ne pourra, à l'expiration de ce délai, solliciter son admission au séjour ". L'article D. 431-7 du même code a précisé que les demandes de titres de séjour sont déposées par le demandeur d'asile dans un délai de deux mois, porté à trois mois lorsqu'est sollicitée la délivrance du titre de séjour mentionné à l'article L. 425-9. Il résulte notamment des articles L. 521-7 et R. 521-8 du même code que, lorsque sa demande d'asile relève de la compétence de la France, l'étranger se voit remettre au moment de son enregistrement, une attestation de demande d'asile qui l'autorise à rester sur le territoire.

7. Dans le cas où un étranger ayant demandé l'asile a été dûment informé, en application des dispositions de l'article L. 431-2 précitées, des conditions dans lesquelles il peut solliciter son admission au séjour sur un autre fondement et où il formule une demande de titre de séjour après l'expiration du délai qui lui a été indiqué pour le faire, l'autorité administrative peut rejeter cette demande au motif pris de sa tardiveté à moins que l'étranger ait fait valoir, dans sa demande à l'administration, une circonstance de fait ou une considération de droit nouvelle, c'est-à-dire un motif de délivrance d'un titre de séjour apparu postérieurement à l'expiration de ce délai . Si tel est le cas, aucun nouveau délai ne lui est opposable pour formuler sa demande de titre.

8. Il ressort des pièces du dossier, en particulier de la notice d'information relative aux possibilités de demander un titre de séjour dès le début de l'examen par la France d'une demande d'asile, produite en défense, et signée le 24 février 2023 par Mme B que le préfet de la Seine-Maritime a informé l'intéressée, au moment de l'enregistrement de sa demande d'asile, des conditions de son admission au séjour en France à un autre titre que l'asile et aux conséquences de l'absence de demande sur d'autres fondements que ceux invoqués dans le délai prévu à l'article D. 431-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La requérante ne se prévaut d'ailleurs d'aucun défaut d'information de l'autorité préfectorale sur ces éléments. Or, il ressort des pièces du dossier que Mme B n'a déposé que le 24 novembre 2023 auprès de la préfecture de la Seine-Maritime sa demande de titre de séjour en qualité d'étranger malade, sur le fondement de l'article L. 425-9, ainsi que cela est établi par l'accusé de réception de sa demande de titre de séjour par la préfecture, soit au-delà du délai de trois mois prévu par les dispositions précitées de l'article D. 431-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le certificat médical établi le 24 août 2023 par un médecin psychiatre au sein de l'Equipe Mobile Précarité Santé Mentale auprès du groupe hospitalier du Havre ainsi que les ordonnances délivrées à Mme B à partir du 1er juin 2023 ne suffisent pas à établir que l'intéressée aurait été dans l'impossibilité, eu égard à la gravité de son état de santé, de déposer sa demande de titre de séjour dans le délai prévu à l'article D. 431-7. Au cours de l'audience, Mme B fait valoir que son fils est tombé malade postérieurement à sa demande de titre de séjour. Toutefois, la seule production de feuilles de rendez-vous au centre médico-psychologique pour enfants et adolescents, au sein du secteur de pédopsychiatrie, ne suffit pas à démontrer que la maladie de son fils constitue une circonstance de fait nouvelle que Mme B ne pouvait porter à la connaissance de l'administration dans le délai requis. Par suite, Mme B n'est pas fondée à soutenir que le préfet de la Seine-Maritime a entaché la décision en litige d'un vice de procédure en ne saisissant pas, préalablement à sa décision, le collège des médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration.

9. Pour ces mêmes motifs, Mme B n'est pas fondée à soutenir que le préfet de la Seine-Maritime, en prenant la décision attaquée, n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ou aurait entaché sa décision d'une erreur de droit.

10. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

11. Mme B est entrée récemment en France et ne justifie pas d'une insertion sociale ou professionnelle sur le territoire français. Si elle fait valoir qu'elle est soignée pour des pathologies psychiatrique et gynécologique et que son fils aîné est également suivi sur le plan psychiatrique, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'ils ne pourraient pas bénéficier d'un suivi médical dans leur pays d'origine. Mme B ne démontre pas davantage que ses trois enfants mineurs ne pourraient pas être scolarisés dans leur pays d'origine. Dans ces conditions, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressée une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels l'obligation de quitter le territoire français a été prise.

12. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale / () ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

13. Il ne ressort d'aucune pièce du dossier que la cellule familiale de Mme B ne pourrait pas se reconstituer en République démocratique du Congo. Par suite, la décision en litige, qui n'a pas pour effet de séparer la requérante de ses enfants, ne méconnaît par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

14. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 10 à 13 du présent jugement, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation dont serait entachée la décision en litige doit être écarté.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

15. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas entachée d'illégalité. Par suite, Mme B ne saurait se prévaloir, par la voie de l'exception, de l'illégalité de cette décision pour demander l'annulation de la décision fixant le pays de renvoi.

16. En second lieu, aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". L'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

17. Mme B soutient, qu'en cas de retour dans son pays d'origine, elle serait exposée à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors que son statut de femme seule la placerait dans une situation de grande vulnérabilité.

18. Toutefois, l'intéressée dont la demande d'asile a d'ailleurs été rejetée par l'OFPRA puis par la CNDA, n'apporte pas le moindre commencement de preuve à l'appui de ses allégations. En outre, la réalité des risques personnels invoqués en cas de retour n'est pas suffisamment établie par les pièces que l'intéressée produit. Ainsi, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas méconnu les stipulations et dispositions précitées en fixant comme pays de renvoi la République démocratique du Congo et n'a pas davantage entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

19. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de la Seine-Maritime du 4 mars 2024. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction sous astreinte ainsi que celles présentées par son avocat sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées, l'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E B, à la SELARL Mary et Inquimbert et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 avril 2024.

La magistrate désignée,

signé

L. CLe greffier,

signé

H. TOSTIVINT

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

S. Combes

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