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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2401348

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2401348

mercredi 10 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2401348
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires en production de pièces, enregistrés le 6 avril 2024, le 7 avril 2024 et le 8 avril 2024, M. C A, représenté par la SELARL Eden Avocats, demande au tribunal :

1) d'annuler l'arrêté du 5 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un mois ;

2) d'annuler la décision du 5 avril 2024 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a décidé son assignation à résidence ;

3) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

* La décision portant obligation de quitter le territoire français :

­ est dépourvue de base légale en raison de l'absence de notification de la décision de refus de titre de séjour ;

­ est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre, laquelle :

* souffre d'une motivation insuffisante ;

* n'a pas été précédée de l'avis de la commission du titre de séjour ;

* n'a pas été précédée de l'avis des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

* procède d'une erreur de droit ;

* procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

­ a été signée par une autorité incompétente ;

­ méconnaît le principe général du droit de l'Union européenne relatif au droit d'être entendu préalablement à toute décision défavorable ;

­ procède d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation dans la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 412-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile car il ne vit pas en " situation de polygamie " dans la mesure où sa seconde épouse ne réside plus avec lui ;

­ méconnaît les dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile car son droit au séjour n'a pas été examiné ;

­ méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

* La décision de refus d'un délai de départ volontaire :

­ est insuffisamment motivée ;

­ est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

­ méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

­ procède d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

* La décision fixant le pays de destination :

­ est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

­ n'est pas motivée ;

* La décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

­ est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

­ est insuffisamment motivée ;

­ procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

* La décision portant assignation à résidence :

­ a été adoptée par une autorité incompétente ;

­ est insuffisamment motivée ;

­ est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

­ procède d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu :

­ la décision par laquelle le président du tribunal a désigné M. B comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers ;

­ les autres pièces du dossier.

Vu :

­ la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

­ la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

­ le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

­ la décision du conseil constitutionnel n° 97-389 DC du 22 avril 1997 ;

­ le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir au cours de l'audience publique du 8 avril 2024, présenté son rapport et entendu les observations orales de :

* Me Madeline, avocat représentant M. A qui soutient que :

- la décision procède d'une erreur de droit car l'état de polygamie doit s'entendre d'une relation effective en plus du lien juridique ;

- il est séparé de sa seconde épouse depuis 2016 ; celle-ci réside dans la même commune au regard de la présence des enfants ; ils ont engagé une procédure de divorce ; il ne présente plus un état de polygamie ;

- la décision méconnaît manifestement son droit au respect de sa vie privée et familiale car il n'a pas de famille dans son pays d'origine et toute sa famille réside en France ;

- sa situation particulière n'a pas été examinée.

* de M. A.

L'instruction étant close à l'issue de l'audience à 11 heures 00, en application de l'article R.776-26 du code de justice administrative.

Une note en délibéré a été produite le 8 avril 2024 pour M. A.

1. M. A, ressortissant sénégalais, né le 3 mars 1948, est pour la première fois entré sur le territoire français le 30 août 1974. Par arrêtés du 5 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime a pris à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai, une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un mois et a décidé de l'assigner à résidence pour une durée de quarante-cinq jours aux motifs qu'il a bénéficié de cartes de résident du 5 avril 1985 au 4 avril 2005, qu'il a bénéficié de cartes de séjour temporaires mention " salarié " du 5 avril 2005 au 28 mars 2013 puis mention " visiteur " du 29 mars 2014 au 28 mars 2022, que la dégradation de ses titres de séjour est lié à sa polygamie, qu'il a sollicité le renouvellement de son titre de séjour le 15 juin 2022 qui a été refusé par arrêté du 25 juin 2023 dont la légalité n'a pas été contestée, qu'il séjourne irrégulièrement en France, qu'il s'est marié à deux femmes le 18 août 1978 au Sénégal qui bénéficient d'une carte de résident et séjournent en France, qu'il ne démontre pas s'être désengagé de son union avec sa seconde épouse, que sa situation de polygamie interdit qu'un titre de séjour lui soit délivré, qu'il est sans emploi et sans ressources, qu'il n'est pas dépourvu d'attaches dans son pays d'origine, qu'il n'a déposé aucune demande de séjour en raison de son état de santé, qu'il n'a pas fait de démarche pour régulariser sa situation, qu'il a indiqué ne pas vouloir partir de France, que père de dix-sept enfants, il est marié à deux femmes, qu'aucune circonstance ne justifie qu'une interdiction de retour sur le territoire français ne soit pas adoptée à son encontre, qu'il n'est pas porté une atteinte disproportionnée au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale que M. A n'allègue pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine et qu'il est nécessaire de l'assigner le temps d'organiser son départ de procéder aux diligences consulaires. M. A demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. D'une part, les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peuvent être utilement invoquées par les personnes vivant en situation de polygamie. D'autre part, le conseil constitutionnel a dit pour droit, dans la décision 97-389 DC du 22 avril 1997 que les restrictions relatives au droit au séjour attachées à la situation de polygamie doivent être entendues comme n'étant applicables qu'à l'étranger vivant en France dans cet état, soit à l'étranger qui, d'une part, a contracté plusieurs unions matrimoniales et, d'autre part, vit dans une communauté effective, en France, avec plusieurs épouses.

3. En l'espèce, tout d'abord, s'il est constant que M A a contracté mariage avec deux épouses et a vécu dans une communauté effective avec celles-ci en France, il ressort toutefois des pièces du dossier et des déclarations non contredites à l'audience, qui présentent un degré de vraisemblance suffisant, que l'intéressé ne vit plus avec sa seconde épouse depuis l'année 2016, est séparé de celle-ci et avec laquelle il a entamé des démarches afin de divorcer auprès du tribunal judiciaire de Rouen. Au regard des éléments produits, M. A doit ainsi être regardé comme ne résidant plus, au jour de la décision, dans une communauté effective avec plusieurs épouses en France. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est ainsi opérant. Ensuite, il n'est pas contesté que M A, arrivé en France en 1974, y a travaillé depuis cette date jusqu'à sa retraite en 2013 et y a résidé régulièrement jusqu'en 2023. Il est tout aussi constant que les dix-sept enfants français du requérant résident en France où il n'est pas contesté qu'ils jouissent d'une résidence paisible aux côtés notamment de leur père et des trente-quatre petits-enfants de celui-ci. Par ailleurs, il ressort des déclarations faites à l'audience que M. A est un élément important au sein de la commune de Oissel, démontrant son intégration sociale. Dans ces conditions particulières, eu égard à la durée et aux conditions du séjour de l'intéressé en France, il est établi que la décision du préfet de la Seine-Maritime en date du 5 avril 2024 portant obligation de quitter le territoire français a porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et qu'elle a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. M. A est donc, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens, fondé à en demander l'annulation ainsi, par voie de conséquence, que l'annulation de la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, de la décision fixant le pays de son renvoi, de la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français à son encontre et de la décision l'assignant à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

4. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. " Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. "

5. Le présent jugement implique seulement qu'il soit enjoint au préfet territorialement compétent de statuer à nouveau sur le cas de M. A, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions relatives aux frais liés à l'instance :

6. Il y a lieu de mettre à la charge de l'État, partie perdante, la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 5 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a obligé M. A à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un mois, ainsi que la décision du 5 avril 2024 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a décidé l'assignation à résidence de M. A, sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de procéder au réexamen de la demande de M. A dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à M. A la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 avril 2024.

Le magistrat désigné, La greffière

Signé : Signé :

T. B P. HIS

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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