mardi 7 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2401369 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge Unique 3 |
| Avocat requérant | EDEN AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 3 avril 2024, Mme A B C représentée par Me Leprince, demande au tribunal :
1) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté en date du 15 mars 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;
3) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de procéder au réexamen de sa situation et lui délivrer sous huitaine une autorisation provisoire de séjour pour la durée de ce réexamen, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;
4) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou à défaut la somme de 1 800 euros à son profit.
Elle soutient que :
S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :
- cette décision est insuffisamment motivée ;
- elle a été prise sans un examen particulier de sa situation ;
- dès lors qu'elle se trouvait dans une situation de délivrance de plein droit d'un titre de séjour, l'autorité administrative ne pouvait pas légalement décider de son éloignement ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle porte atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant, garanti par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;
S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :
- cette décision est insuffisamment motivée ;
- elle est illégale en raison de l'illégalité dont sont elles-mêmes entachées la décision de refus de titre de séjour et l'obligation de quitter le territoire français ;
- elle porte atteinte à son droit de ne pas subir de traitements inhumains ou dégradants, garanti par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et méconnaît les dispositions de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B C ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Constitution ;
- la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n°2024-42 du 26 janvier 2024 ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- la décision n°2023-863 DC du Conseil constitutionnel du 25 janvier 2024 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Mulot, premier conseiller, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement des étrangers.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Après avoir, au cours de l'audience publique du 2 mai 2024, présenté son rapport et entendu les observations de Me Vérilhac, avocate de Mme B C, qui soulève un moyen nouveau tiré de l'irrégularité de la procédure faute de saisine préalable du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration compte-tenu tant des dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que de la règle jurisprudentielle prohibant le prononcé d'une mesure éloignement à l'encontre d'un étranger en situation de se voir délivrer de plein droit un titre de séjour ; pour le surplus, elle reprend et complète les conclusions et moyens de la requête.
En l'absence de la requérante et du préfet de la Seine-Maritime ou de son représentant.
En application des articles R. 776-13-2 et R. 776-26 du code de justice administrative, la clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Il ressort des pièces du dossier que Mme A B C, ressortissante de la République démocratique du Congo née en 1979, est selon ses déclarations entrée en France le 7 mars 2023 pour y solliciter le bénéfice d'une protection internationale. Sa demande a été rejetée par le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 30 août 2023 et son recours formé contre cette décision par un arrêt de la Cour nationale du droit d'asile du 13 février 2024. Par un arrêté du 15 mars 2024, le préfet de la Seine-Maritime lui a fait obligation de quitter le territoire français sous trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle doit être éloignée. Par la présente requête, Mme B C demande à titre principal l'annulation de cet arrêté.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme B C, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
3. D'une part, l'autorité administrative ne saurait légalement prendre une mesure d'éloignement à l'encontre d'un étranger que si ce dernier se trouve en situation irrégulière au regard des règles relatives à l'entrée et au séjour. Lorsque la loi ou une convention internationale prévoit que l'intéressé doit se voir attribuer de plein droit un titre de séjour, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement être l'objet d'une mesure d'éloignement.
4. D'autre part, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an () / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ".
5. En outre, aux termes du premier alinéa de l'article L. 613-1 du même code, " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit ". Dans sa décision du 25 janvier 2024 susvisée, le Conseil constitutionnel a estimé (point 131) que pour l'application de cette dernière disposition, il appartient en particulier à l'autorité administrative d'apprécier, sous le contrôle du juge administratif, si l'étranger peut se prévaloir d'une résidence stable et régulière sur le territoire français de nature à avoir fait naître entre lui et le pays d'accueil des liens multiples.
6. Si Mme B C n'a pas formulé de demande de titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il résulte de la règle rappelée au point 3 et des dispositions citées au point 5 du présent jugement, éclairées par l'interprétation donnée par le Conseil constitutionnel, qu'il appartenait à l'autorité administrative, avant de prononcer une obligation de quitter le territoire français, de procéder à la vérification du droit au séjour de l'intéressée. Dès lors qu'il ressort des pièces du dossier que le préfet disposait contrairement à ce qu'il fait valoir d'éléments suffisamment précis établissant que Mme B C était susceptible de se voir délivrer une carte de séjour temporaire sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment de la décision de la Cour nationale du droit d'asile dont il s'est prévalu et qui mentionne explicitement la production de certificats médicaux " listant les nombreuses cicatrices présentes sur son corps et indiquant [qu'elle] souffre d'un stress post-traumatique ", il lui appartenait, avant de prononcer une obligation de quitter le territoire français à l'encontre de la requérante, de saisir pour avis le collège de médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration.
7. Faute d'avoir suivi cette procédure, le préfet de la Seine-Maritime a édicté l'obligation de quitter le territoire français en litige au terme d'une procédure irrégulière qui a été susceptible d'avoir une influence sur le sens de la décision et qui a privé la requérante d'une garantie.
8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme B C est fondée à demander l'annulation de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, celle de la décision fixant le pays de renvoi, qui se trouve privée de base légale.
Sur les conclusions accessoires :
9. En premier lieu, aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".
10. En application de ces dispositions, il sera enjoint au préfet de la Seine-Maritime ou préfet territorialement compétent de procéder au réexamen de la situation de Mme B C dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et de la munir sous quinze jours d'une autorisation provisoire de séjour pour la durée de ce réexamen. En revanche, le prononcé d'une astreinte n'apparait pas nécessaire.
11. En second lieu, ainsi qu'il y a été statué au point 2 du présent jugement, il y a lieu d'admettre provisoirement Mme B C à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que la SELARL Eden Avocats, avocat de Mme B C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à la SELARL Eden Avocats de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme B C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à Mme B C.
D É C I D E :
Article 1er : Mme B C est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'arrêté du préfet de la Seine-Maritime du 15 mars 2024 est annulé dans toutes ses dispositions.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Maritime ou au préfet compétent au regard du domicile actuel de l'intéressée, de réexaminer la situation de Mme B C dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer sous quinze jours une autorisation provisoire de séjour pour la durée de ce réexamen.
Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme B C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que la SELARL Eden Avocats renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à la SELARL Eden Avocats une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme B C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à Mme B C.
Article 5 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B C, à la SELARL Eden Avocats et au préfet de la région Normandie, préfet de la Seine-Maritime.
En application de l'article R. 751-10 du code de justice administrative, copie en sera adressée au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Rouen.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mai 2024.
Le magistrat désigné,
signé
R. Mulot
Le greffier,
signé
H. Tostivint
La République mande et ordonne au préfet de la région Normandie, préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Signé
S. Combes
N°2401369
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