mardi 16 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2401416 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge Unique |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 11 avril 2024, M. A C, représenté par Me Seyrek, demande au Tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 9 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a fixé le pays de destination de la peine d'interdiction du territoire français dont il fait l'objet ;
3°) d'annuler la décision du 9 avril 2024 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence ;
4°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer, dans le délai de 15 jours à compter du jugement à intervenir, une autorisation provisoire de séjour et de procéder au réexamen de sa situation, le tout sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.
Le requérant soutient
que la décision fixant le pays de renvoi :
- a été prise par une autorité incompétente ;
- n'est pas suffisamment motivée ;
- a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'a pas pu présenter ses observations ;
- a été prise sans examen de sa situation personnelle ;
- est dépourvue de base légale dès lors que l'interdiction judiciaire de retour sur le territoire français n'est pas définitive ;
que la décision l'assignant à résidence :
- a été prise par une autorité incompétente ;
- n'est pas suffisamment motivée ;
- a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'a pas pu présenter ses observations ;
- est dépourvue de base légale dès lors que l'interdiction judiciaire de retour sur le territoire français n'est pas définitive ;
- est entachée d'une erreur de droit dans l'application des dispositions du 5° de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- - est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 13 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.
Vu :
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code pénal ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Jeanmougin comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique du 15 avril 2024, ont été entendus le rapport de Mme Jeanmougin, magistrate désignée, et les observations de Me Duterde, substituant Me Seyrek, pour M. C, qui persiste dans ses conclusions et moyens, le préfet de la Seine-Maritime n'étant ni présent ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. M. C, de nationalité tunisienne, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 9 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a fixé le pays de destination de l'interdiction judiciaire du territoire français dont il fait l'objet et la décision du 9 avril 2024 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence.
2. Il y a lieu, eu égard à l'urgence, d'accorder l'aide juridictionnelle à M. C à titre provisoire.
Sur la décision fixant le pays de destination :
3. En premier lieu, l'arrêté en litige fixant le pays de destination a été pris par Mme B D qui disposait, en qualité de cheffe du bureau de l'éloignement, d'une délégation de signature du préfet de la Seine-Maritime par arrêté n° 24-015 du 21 mars 2024 du régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du 22 mars 2024, en cas d'absence ou d'empêchement simultané du directeur des migrations et de l'intégration et de son adjointe. Rien n'établit que le directeur et son adjointe n'auraient pas été simultanément absents ou empêchés. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée doit donc être écarté.
4. En deuxième lieu, l'arrêté contesté comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles il est fondé, notamment l'interdiction judiciaire du territoire français d'une durée de cinq ans à laquelle M. C a été condamné par jugement du tribunal judiciaire du Havre le 8 avril 2024, la nationalité qu'il a déclarée et l'absence de preuve qu'il serait exposé à des risques de traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. Il est donc suffisamment motivé.
5. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. C a été mis à même le 9 avril 2024 de faire connaître ses observations sur son éloignement à destination de son pays d'origine en conséquence de la peine dont il a fait l'objet et l'intéressé a évoqué sa volonté de travailler et les risques qu'il estime encourir en Tunisie. M. C, mis à même de formuler des observations utiles, n'est dès lors pas fondé à soutenir que son droit à être entendu aurait été méconnu.
6. En quatrième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la situation personnelle de M. C n'aurait pas fait l'objet d'un réel examen avant l'édiction de la décision en litige.
7. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 722-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La peine d'interdiction du territoire français prononcée à l'encontre d'un étranger coupable d'un crime ou d'un délit en application des articles 131-30 à 131-30-2 du code pénal est exécutoire dans les conditions prévues aux deuxième à quatrième alinéas de l'article 131-30 du même code. " Aux termes de l'article 131-30 du code pénal : " La peine d'interdiction du territoire français peut être prononcée, à titre définitif ou pour une durée de dix ans au plus, à l'encontre de tout étranger coupable d'un crime, d'un délit () Sans préjudice de l'article 131-30-2, la juridiction tient compte de la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français ainsi que de la nature, de l'ancienneté et de l'intensité de ses liens avec la France pour décider de prononcer l'interdiction du territoire français. / L'interdiction du territoire entraîne de plein droit la reconduite du condamné à la frontière, le cas échéant, à l'expiration de sa peine d'emprisonnement ou de réclusion. / Lorsque l'interdiction du territoire accompagne une peine privative de liberté sans sursis, son application est suspendue pendant le délai d'exécution de la peine. Elle reprend à compter du jour où la privation de liberté a pris fin. / La peine d'interdiction du territoire français cesse ses effets à l'expiration de la durée fixée par la décision de condamnation. Cette durée court à compter de la date à laquelle le condamné a quitté le territoire français, constatée selon des modalités déterminées par décret en Conseil d'Etat. () ".
8. La circonstance que M. C ait, postérieurement à la date d'adoption de la décision en litige à laquelle sa légalité doit être appréciée, fait appel de sa condamnation correctionnelle, et à supposer que cet appel suspende l'exécution forcée de la peine complémentaire d'interdiction du territoire français, est sans incidence directe sur la légalité de la décision en fixant le pays de destination.
Sur l'assignation à résidence :
9. En premier lieu, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige est écarté pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 3.
10. En deuxième lieu, la décision en litige indique les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée, notamment l'absence de présentation d'un document d'identité ou de voyage en cours de validité, la peine d'interdiction du territoire française prise à l'encontre de M. C et la nécessité de démarches, notamment consulaires, pour organiser l'exécution de la peine. Elle est donc suffisamment motivée.
11. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. C a été mis à même le 9 avril 2024 de présenter des observations sur l'éventualité qu'il soit assigné à résidence et que l'intéressé a d'ailleurs fait état des éléments qu'il souhaitait. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que son droit à être entendu a été méconnu.
12. En quatrième lieu, dès lors que la peine d'interdiction du territoire français à laquelle M. C a été condamné était, au jour de son assignation à résidence, exécutoire de plein droit, cette décision n'est pas dépourvue de base légale.
13. En cinquième lieu, le requérant, qui ne s'est pas vu reconnaître la qualité de réfugié et n'a pas obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire, ne peut en tout état de cause se prévaloir des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
14. En sixième lieu, à supposer que M. C ait entendu se prévaloir des dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui prévoient que " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : () 2° L'étranger doit être éloigné en exécution d'une interdiction de retour sur le territoire français prise en application des articles L. 612-6, L. 612-7 et L. 612-8 () 5° L'étranger doit être éloigné en exécution d'une interdiction de circulation sur le territoire français prise en application de l'article L. 622-1 () ", il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Seine-Maritime se serait cru en situation de compétence liée, du fait de l'interdiction judiciaire du territoire, pour assigner M. C à résidence. Le moyen tiré de l'erreur de droit doit donc être écarté.
15. En dernier lieu, M. C n'établit pas travailler depuis la fin, en mars 2023, du contrat à durée déterminée dont il disposait en qualité de câbleur. Il n'a produit aucun document d'identité ou de voyage et a déclaré ne pas vouloir regagner son pays d'origine. Il n'a pas mis à exécution l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre en octobre 2023. Il ne fait état d'aucun obstacle précis à ce qu'il satisfasse aux modalités de son assignation à résidence. M. C n'est donc pas fondé à soutenir que la décision l'assignant à résidence est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
D E C I D E
Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de la Seine-Maritime.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 avril 2024.
La magistrate désignée,
Signé
H. JEANMOUGINLa greffière,
Signé
S. LECONTE
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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