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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2401506

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2401506

vendredi 14 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2401506
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique 4
Avocat requérantCASTOR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 18 avril 2024, Mme A B, représentée par Me Castor, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 16 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée de six mois ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est contraire aux stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale dès lors que la décision l'obligeant à quitter le territoire français est elle-même illégale.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est illégale dès lors que la décision l'obligeant à quitter le territoire français est elle-même illégale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 mai 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Delacour comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Delacour, magistrate désignée ;

- les observations de Me Castor, représentant Mme B, assistée d'un interprète en langue géorgienne, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, née le 25 mars 1962 à Tbilissi (Géorgie), de nationalité géorgienne, déclare être entrée sur le territoire français au cours du mois de février 2019. Le 10 avril 2019, elle a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile. L'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) a rejeté cette demande par une décision du 12 septembre 2019, confirmée le 8 janvier 2020 par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Par un arrêté du 10 août 2020, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé son pays de destination. Par un arrêté du 16 avril 2024, dont la requérante demande l'annulation, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination, et l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée de six mois.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président / () ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

3. Aux termes de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

4. Il n'est pas contesté que Mme B est entrée sur le territoire français accompagnée à la fois de sa fille majeure, atteinte d'un handicap mental lourd, avec laquelle elle réside au sein du foyer Emergences Cèdres Femmes-Enfants, et dont elle assure l'accompagnement quotidien, et de sa petite-fille née le 20 septembre 2013, placée auprès de l'aide sociale à l'enfance (ASE) par décision du 7 février 2022 compte tenu de la précarité de la situation familiale faisant obstacle à une prise en charge adaptée. Il ressort des pièces du dossier que le handicap de sa fille majeure, qui nécessite, ainsi que cela résulte des certificats médicaux émanant de praticiens hospitaliers du pôle de psychiatrie du centre hospitalier du Rouvray, un traitement régulier et une surveillance médicale, empêche cette dernière de s'exprimer notamment pendant les visites rendues à sa fille, de tenir un discours cohérent et d'exercer sa parentalité à l'égard d'Alina, rendant la présence de Mme B nécessaire notamment à l'occasion des visites organisées avec Alina. Il en ressort également, et en particulier du jugement en assistance éducative du juge des enfants du tribunal judiciaire de Rouen du 1er février 2023, que Mme B est une personne " ressource pour la mineure " et " a su écouter les conseils des professionnels aux fins de réajuster sa posture auprès de la petite fille ". Dans ces conditions, la décision attaquée porte une atteinte excessive à l'intérêt supérieur de cette dernière. Dès lors, en obligeant Mme B à quitter le territoire français, le préfet de la Seine-Maritime a méconnu les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

5. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B est fondée à demander, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens soulevés, l'annulation de la décision du 16 avril 2024 l'obligeant à quitter le territoire français, ainsi que par voie de conséquence, la décision lui refusant un délai de départ volontaire, fixant son pays de destination, et lui interdisant de retourner sur le territoire français pour une durée de six mois.

Sur les frais liés au litige :

6. Mme B est admise provisoirement à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Castor, avocate de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État ainsi que de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Castor d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est provisoirement admise à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 16 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a obligé Mme B à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de six mois est annulé.

Article 3 : L'Etat versera à Castor, avocate de Mme B, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée, sous réserve de l'admission définitive de Mme B à l'aide juridictionnelle et de la renonciation de Me Castor à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au préfet de la Seine-Maritime et à Me Castor.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024.

La magistrate désignée,

Signé : L. DELACOUR

Le greffier,

Signé : J-B. MIALONLa République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J.-B. MIALON

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