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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2401535

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2401535

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2401535
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête enregistrée le 18 avril 2024 sous le n°2401535, Mme A B épouse D (ci-après Mme B), représentée par la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté en date du 15 décembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande de délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation et lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour, dans le même délai et sous la même astreinte ;

3) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision de refus de titre de séjour :

- elle est illégale, faute pour l'administration de produire l'avis du collège de médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration ;

- elle a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale, faute pour l'administration de produire l'avis du collège de médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité dont est elle-même entachée la décision de refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît le 9° de l'article L 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte atteinte à son droit à la vie privée et familiale, protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- cette décision a été prise en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu avant toute décision défavorable ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité dont est elle-même entachée la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle porte atteinte à son droit de ne pas subir de traitements inhumains ou dégradants, garanti par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 juin 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 mars 2024.

II. Par une requête enregistrée le 18 avril 2024 sous le n°2401536, M. C D, représenté par la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté en date du 15 décembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande de délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation et lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour, dans le même délai et sous la même astreinte ;

3) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soulève les mêmes moyens que ceux analysés sous le n°2401535.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 juin 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 mars 2024.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mulot, premier conseiller ;

- et les observations de Me Vercoustre, avocate des requérants.

Considérant ce qui suit :

1. Il ressort des pièces des dossiers que Mme A B et M. C D, son époux, tous deux de nationalité géorgienne nés en 1963, sont entrés en France en 2018 pour y solliciter le bénéfice d'une protection internationale. A la suite du rejet de leurs demandes par les autorités compétentes, ils ont fait l'objet conjointement d'une première obligation de quitter le territoire français par des arrêtés du 30 avril 2019, qui ont été annulés par un jugement du tribunal de céans du 15 juillet suivant. Dans le cadre du réexamen de leur situation, le préfet de la Seine-Maritime a édicté le 27 octobre 2020 des arrêtés portant obligation de quitter le territoire français, dont la légalité n'a pas été remise en cause ni par le tribunal ni par la cour administrative d'appel de Douai. Sans avoir exécuté ces obligations, les requérants ont sollicité le 16 septembre 2021 un titre de séjour en raison de leur état de santé ; le refus opposé par le préfet de la Seine-Maritime a été annulé par deux jugements du tribunal du 10 novembre 2022, motif pris de l'absence de consultation préalable du collège de médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration. Dans le cadre du réexamen des demandes des requérants, après avoir recueilli les avis du collège de médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration, le préfet de la Seine-Maritime a par deux arrêtés du 15 décembre 2023 rejeté les demandes de titre de séjour des requérants, leur a fait obligation de quitter le territoire français sous trente jours et a fixé le pays de renvoi.

2. Les deux requêtes visées ci-dessus sont présentées par un couple de ressortissants étrangers et présentent à juger les mêmes questions ; il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.

Sur les refus de titre de séjour :

3. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. () La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat ".

4. En premier lieu, le préfet de la Seine-Maritime a produit à l'appui de ses mémoires en défense les deux avis émis les 5 avril 2023 et 14 juin 2023 par le collège de médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration sur les demandes, respectivement de M. D et Mme B. Par suite, les moyens tirés de ce que ces avis n'auraient pas été recueillis manquent en fait.

5. En deuxième lieu, la partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration allant dans le sens de ses dires doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

6. A cet égard, alors que Mme B et M. D se bornent à l'appui de leur moyen à des allégations particulièrement imprécises sans même indiquer la nature de leurs pathologies respectives, il ressort des pièces des dossiers que M. D souffre notamment d'une pathologie pneumologique grave ainsi que de troubles dépressifs importants. En ce qui concerne Mme B, les éléments médicaux qu'elle produit se limitent à faire état d'un syndrome d'apnées du sommeil. Par suite, en se bornant à produire une étude universitaire faisant état de difficultés générales d'accès aux soins en Géorgie, ils n'apportent pas la preuve, qui leur incombe, de ce que contrairement à ce qu'a estimé le collègue de médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration dont l'autorité administrative s'est approprié les conclusions, ils ne pourraient pas bénéficier d'un traitement approprié dans leur pays d'origine. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être écartés, sans qu'il soit besoin d'examiner leur recevabilité.

7. En troisième lieu, les requérants sont tous deux en situation irrégulière sur le territoire français où ils se sont maintenus en dépit du rejet de leur demande d'asile et des obligations de quitter le territoire français prononcées à leur encontre. Ils ne justifient d'aucune intégration particulière en se bornant à produire quelques documents médicaux, n'exercent aucune activité professionnelle, ils sont dépourvus de logement propre et n'établissent pas être dépourvus de toute attache en Géorgie où ils ont vécu jusqu'à l'âge de cinquante-cinq ans et où réside, selon les énonciations non contestées des arrêtés attaqués, l'une de leur fille majeure, l'autre résidant en France de manière irrégulière.

8. Il suit de là que les requérants ne sont pas fondés à soutenir que les arrêtés attaqués porteraient à leur droit au respect de leur vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels ils ont été pris ni qu'ils seraient entachés d'une erreur manifeste d'appréciation quant à leurs conséquences sur leur situation personnelle.

Sur les obligations de quitter le territoire français :

9. En premier lieu, les moyens dirigés contre les décisions de refus de séjour ont tous été écartés. Dès lors, les exceptions d'illégalité de ces décisions soulevées à l'appui des conclusions dirigées contre les décisions portant obligation de quitter le territoire français ne sont pas fondées et doivent être écartées.

10. En deuxième lieu, le moyen tiré du défaut de production de l'avis du collège des médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration doit, en tout état de cause, être écarté comme dit au point 4 du présent jugement.

11. En troisième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance du 9° de l'article L611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté compte tenu des éléments exposés au point 6.

12. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux mentionnés aux points 6 et 7 du présent jugement, les moyens tirés de ce que les décisions obligeant Mme B et M. D à quitter le territoire français méconnaîtraient les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et qu'elles seraient entachées d'une erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

Sur les décisions fixant le pays de renvoi :

13. En premier lieu, le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

14. Il ressort des pièces des dossiers que les requérants ont pu exposer les motifs de leurs demandes et leurs situations personnelles auprès des services préfectoraux lors du dépôt de leurs demandes de titre de séjour et, ayant déposé une demande tendant à régulariser leur situation, ils devaient s'attendre à faire l'objet d'un refus assorti d'une mesure d'éloignement et d'une décision fixant le pays de renvoi, dont ils avaient d'ailleurs déjà fait l'objet. En outre, il n'est pas établi, ni même allégué, que Mme B et M. D aient été empêchés de présenter des observations avant que ne soient prises les décisions litigieuses. Dès lors, Mme B et M. D ne sont pas fondés à soutenir que les décisions attaquées auraient été adoptées en méconnaissance du respect des droits de la défense.

15. En deuxième lieu, en rappelant le sort réservé aux demandes d'asile des requérants et en indiquant qu'ils n'établissaient pas être exposés à des peines ou traitements contraires à la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans leur pays d'origine, le préfet de la Seine-Maritime a suffisamment motivé ses décisions.

16. En troisième lieu, les moyens dirigés contre les obligations de quitter le territoire français ont tous été écartés. Dès lors, les exceptions d'illégalité de ces décisions soulevées à l'appui des conclusions dirigées contre les décisions fixant le pays à destination duquel Mme B et M. D pourront être éloignés ne peuvent qu'être écartées.

17. En quatrième lieu, aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". L'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

18. Les requérants soutiennent qu'en cas de retour dans leur pays d'origine, ils seraient exposés à des risques de peines ou traitements inhumains au sens des stipulations citées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en raison de leur ethnie et des brimades et violences dont ils ont déjà fait l'objet.

19. Toutefois, les intéressés dont les demandes d'asile ont été rejetées par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides, puis par des ordonnances de la Cour nationale du droit d'asile, n'apportent pas le moindre commencement de preuve à l'appui de leurs allégations. En outre, la réalité des risques personnels invoqués en cas de retour n'est pas suffisamment établie par les pièces produites. Ainsi, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas méconnu les stipulations et dispositions précitées en fixant comme pays de renvoi la Géorgie.

20. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux précédemment exposés, les moyens tirés de ce que les décisions en litige seraient entachées d'une erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

21. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de Mme B et M. D tendant à l'annulation des arrêtés attaqués doivent être rejetées. Leurs conclusions à fin d'injonction sous astreinte doivent être rejetées par voie de conséquence. Les conclusions de leur avocat tendant à l'octroi de frais d'instance doivent également être rejetées, l'Etat n'étant pas la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes visées ci-dessus de Mme B et M. D sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à M. C D, à la SELARL Mary et Inquimbert et au préfet de la région Normandie, préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 12 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

MM. Bouvet et Mulot, premiers conseillers,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

Le rapporteur,

signé

Robin Mulot

La présidente,

signé

Anne Gaillard

Le greffier,

signé

Henry Tostivint

La République mande et ordonne au préfet de la région Normandie, préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

S. Combes

N°2401535 ; 2401536

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