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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2401545

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2401545

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2401545
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantEDEN AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Rouen a examiné la requête de M. A, ressortissant libyen, contestant les arrêtés du préfet de l'Eure du 5 et 16 avril 2024 lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant son pays de destination, prononçant une interdiction de retour de cinq ans et l'assignant à résidence. Le tribunal a rejeté l'ensemble des moyens soulevés par le requérant, notamment ceux tirés de l'absence de saisine du collège de médecins de l'OFII, de la méconnaissance des articles 3 et 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, et de l'erreur manifeste d'appréciation. La solution retenue est le rejet de la requête, confirmant la légalité des décisions préfectorales fondées sur le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA).

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 avril 2024, M. B, représenté par la SELARL Eden Avocats, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 5 avril 2024 par lequel le préfet de l'Eure lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans ; d'annuler l'arrêté du préfet de l'Eure du 16 avril 2024 l'assignant à résidence pour une durée de six mois ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Eure de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours à compter du jugement à intervenir, dans l'attente du réexamen de sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros HT en application des dispositions combinées de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 etde l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

L'obligation de quitter le territoire français :

- n'a pas été précédée d'une saisine, pour avis, du collège de médecins de l'OFII ;

- est susceptible d'entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité eu égard à son état de santé ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

La décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- est insuffisamment motivée ;

- est illégale pour être fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation

La décision fixant le pays de destination :

- est insuffisamment motivée ;

- est illégale pour être fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

L'interdiction de retour sur le territoire français :

- est insuffisamment motivée ;

- n'a pas été précédée d'un examen particulier de sa situation personnelle ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

L'assignation à résidence :

- est insuffisamment motivée ;

- a été édictée en méconnaissance de son droit d'être entendu ;

- est entachée d'erreur de droit ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en l'absence de perspectives raisonnables d'éloignement ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 juin 2024, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens soulevés par le requérant sont infondés.

Vu :

- la décision par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;

- la décision d'admission à l'aide juridictionnelle totale du 10 juillet 2024 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bouvet ;

- les observations de Me Madeline, pour M. A.

Une note en délibéré présentée pour M. A a été enregistrée le 12 septembre 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant libyen né en 1975, est entré pour la dernière fois en France au cours de l'année 2007. Il a bénéficié de titres de séjour en tant qu'étranger malade puis au titre de la vie privée et familiale, du 20 août 2009 au 28 janvier 2022. Par un arrêté du 9 février 2023, le préfet de l'Eure a refusé de faire droit à sa demande de renouvellement de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé son pays de destination. Cet arrêté a été partiellement annulé par un jugement du tribunal de céans du 22 février 2024. Par un arrêté en date du 5 avril 20124, notifié le 17 avril suivant, le préfet de l'Eure a obligé M. A à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans. Par un arrêté en date du 16 avril 2024, l'intéressé a été assigné à résidence pour une durée de six mois. M. A demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. M. A a été admis à l'aide juridictionnelle totale, le 10 juillet 2024, de sorte que ses conclusions tendant à ce qu'il lui soit accordé le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire sont devenues sans objet. Il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, d'une part, si les dispositions du premier alinéa de l'article R. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoient que " Pour constater l'état de santé de l'étranger mentionné au 9° de l'article L. 611-3, l'autorité administrative tient compte d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. ", l'article 37 de la loi du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration a supprimé les protections contre l'éloignement prévues à l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et notamment celle du 9° dudit article qui prévoyait que ne pouvait faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français " L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié ". Il s'ensuit que le premier alinéa de l'article R. 611-1 dudit code, qui contient des dispositions réglementaires d'application d'une disposition législative désormais abrogée et non remplacée, est sans objet. Ainsi, la première branche du moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions est, par elle-même, inopérante.

4. D'autre part, si l'autorité administrative est tenue, lorsqu'elle prononce une mesure d'éloignement, de tenir compte de l'état de santé de l'étranger et de s'assurer que cette mesure n'entraînera pas des traitements inhumains et dégradants prohibés par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ces dispositions et stipulations ne peuvent être regardées comme impliquant nécessairement que l'autorité administrative soit tenue, à peine d'irrégularité de la procédure, de recueillir préalablement l'avis du collège des médecins de l'OFII. La seconde branche du moyen, à la supposer ainsi soulevée, doit, par conséquent, être écartée.

5. Enfin, et en tout état de cause, les éléments produits par le requérant, en particulier le certificat établi par son médecin généraliste le 2 mars 2023, qui se borne à faire état de ce que les séquelles d'une brûlure accidentelle, la spondylarthrite ankylosante et les troubles psychiques dont l'intéressé est affligé, nécessitent " un traitement au long cours " ne sont pas de nature à caractériser les conséquences d'une exceptionnelle gravité, dont se prévaut M. A qui n'a, au demeurant, pas bénéficié de titre de séjour " étranger malade " depuis l'année 2013 . Par suite, le préfet de l'Eure n'était pas tenu de saisir pour avis le collège de médecins de l'OFII avant d'édicter la mesure d'éloignement contestée.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

7. Au cas d'espèce, si M. A peut se prévaloir d'un séjour régulier sur le territoire national, de 2009 à 2022, il est célibataire, dépourvu de charge de famille en France et ne justifie d'aucune insertion professionnelle actuelle ou passée. En outre, le requérant a été condamné, le 8 janvier 2021, par le tribunal correctionnel d'Evreux, à une peine de huit mois d'emprisonnement avec sursis pour menace réitérée de crime contre les personnes, violence avec menace ou usage d'une arme suivie d'incapacité supérieure à huit jours et outrage à une personne chargée d'une mission de service public. Cette condamnation ne pouvant être regardée comme ancienne, le préfet de l'Eure était fondé à estimer que la présence de l'intéressé en France constitue une menace pour l'ordre public. Dans ces conditions, la mesure d'éloignement litigieuse ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de M. A.

8. En dernier lieu, au regard de l'ensemble des éléments précédemment exposés, l'erreur manifeste d'appréciation invoquée par le requérant, n'est pas établie.

En ce qui concerne le refus d'octroi de délai de départ volontaire :

9. En premier lieu, la décision, qui cite les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et rappelle que la présence de M. A constitue une menace pour l'ordre public, est suffisamment motivée.

10. En deuxième lieu, l'obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, M. A n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision, au soutien de ses conclusions dirigées contre la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire. Le moyen soulevé en ce sens doit être écarté.

11. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

12. Ainsi qu'il a été dit au point n°7, la présence de M. A en France constitue une menace pour l'ordre public. Dans ces conditions, le préfet de l'Eure pouvait, pour ce seul motif, refuser de lui octroyer un délai de départ volontaire sans entacher sa décision d'erreur de droit ou d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

13. En premier lieu, la décision, qui rappelle la nationalité libyenne du requérant, vise l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et indique que l'intéressé n'établit pas être exposé au risque de subir des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour en Libye, est suffisamment motivée.

14. En deuxième lieu, l'obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, M. A n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision, au soutien de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination de cette mesure. Le moyen soulevé en ce sens doit être écarté.

15. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

16. Si M. A, qui n'a pas présenté de demande d'asile, se prévaut de la situation sécuritaire dégradée en Libye, il n'apporte aucun élément circonstancié de nature à démontrer qu'il serait personnellement et directement exposé au risque de subir des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans ce pays.

17. En dernier lieu, au regard des motifs exposés au point n°7, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, doivent être écartés.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

18. L'arrêté litigieux se borne à citer les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sans faire état des motifs ayant présidé à l'édiction d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans, soit la durée maximale prévue pas ces dispositions, en pareil cas. Le requérant est dès lors fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est insuffisamment motivée. Par suite, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens soulevés à l'encontre de cette décision, celle-ci encourt l'annulation.

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

19. Aux termes de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut autoriser l'étranger qui justifie être dans l'impossibilité de quitter le territoire français ou ne pouvoir ni regagner son pays d'origine ni se rendre dans aucun autre pays, à se maintenir provisoirement sur le territoire en l'assignant à résidence jusqu'à ce qu'existe une perspective raisonnable d'exécution de son obligation, dans les cas suivants : /1°L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; / 2° L'étranger doit être éloigné en exécution d'une interdiction de retour sur le territoire français en application des articles L. 612-6, L. 612-7 et L. 612-8 ; () ".

20. Pour fonder l'assignation à résidence litigieuse, le préfet de l'Eure, après avoir cité les dispositions du 2° de l'article L. 731-3 reproduites au point précédent, fait état de ce que M. A n'a pas respecté l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à son encontre. Toutefois, cette interdiction de retour a été jugée illégale et est annulée par le présent jugement. Dès lors, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens soulevés à son encontre, l'assignation à résidence édictée le 16 avril 2024 encourt l'annulation.

21. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français du 5 avril 2024 et de la décision du 16 avril 2024 par laquelle le préfet de l'Eure l'a assigné à résidence pour une durée de six mois.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

22. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction doivent dès lors être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

23. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme à la SELARL Eden Avocats, au titre des dispositions combinées de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de M. A tendant à son admission, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision du 5 avril 2024 du préfet de l'Eure portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans, est annulée.

Article 3 : L'arrêté du 16 avril 2024 du préfet de l'Eure portant assignation à résidence est annulé.

Article 4 : Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B, à la SELARL Eden Avocats et au préfet de l'Eure.

Délibéré après l'audience du 12 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

M. Bouvet, premier conseiller,

M. Mulot, premier conseiller,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

Le rapporteur,

C. BOUVET

La présidente,

A. GAILLARDLe greffier,

H. TOSTIVINT

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

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