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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2401548

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2401548

jeudi 19 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2401548
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantEDEN AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rouen a annulé l'arrêté du 5 décembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime refusait un titre de séjour à Mme B, ressortissante géorgienne entrée en France à 13 ans. La juridiction a estimé que le préfet avait commis une erreur manifeste d'appréciation en ne tenant pas compte de l'intensité de sa vie privée et familiale, notamment de sa scolarité exemplaire depuis 2018, de l'obtention de son baccalauréat avec mention et de son inscription en licence de droit. La solution retenue s'appuie sur l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 18 avril 2024 et le 14 juin 2024, Mme A B, représentée par Me Madeline, associée de la SELARL Eden avocats, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 5 décembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ; à titre subsidiaire, de lui délivrer dans un délai de 8 jours à compter du jugement à intervenir, une autorisation provisoire de séjour, dans l'attente du réexamen de sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, cette condamnation valant renonciation de son conseil au versement de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa demande ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et porte une atteinte disproportionnée à son droit à une vie privée et familiale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 20 mars 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Esnol,

- et les observations de Me Leprince, substituant Me Madeline, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante géorgienne née le 7 novembre 2004, est entrée sur le territoire français le 11 septembre 2018. Elle a sollicité le 17 janvier 2023, la délivrance d'un titre de séjour, sur le fondement des articles L. 425-9 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 5 décembre 2023, dont Mme B demande l'annulation, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligée à quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'annulations :

2. Il ressort des pièces du dossier que Mme B est entrée en France en septembre 2018 alors qu'elle était âgée de 13 ans, avec sa mère. Ses parents ont fait l'objet d'une mesure d'éloignement prononcée en 2021, et confirmée par le tribunal administratif le 2 juin 2022. Toutefois, Mme B est scolarisée en France depuis l'année scolaire 2018-2019 et a obtenu de très bons résultats scolaires durant ses années de collège et de lycée. En ce sens, elle verse à l'instance des attestations du corps enseignant et ses bulletins scolaires des années 2019-2020, 2020-2021 et 2021-2022 pour lesquelles elle a obtenu les " compliments ", les " encouragements " et les " félicitations " du conseil de classe en classe " euro anglais ". A la date de la décision attaquée, l'intéressée avait obtenu son baccalauréat avec la mention " assez bien " en section européenne (anglais) au titre de la session 2023, et était inscrite en première année de licence de droit au Havre. L'intéressée fait également état par la production d'un grand nombre d'attestations de liens personnels ou amicaux intenses en France, y compris en dehors de sa scolarisation. En outre, il ressort des pièces du dossier que Mme B est suivie par un médecin psychiatre pour le traitement d'épisodes dépressifs, et de troubles anxieux développés en raison d'un stress post traumatique relatif aux évènement vécus dans son pays d'origine jusqu'à ses 13 ans. Eu égard à l'ensemble des circonstances de l'espèce, notamment l'ancienneté du séjour en France de l'intéressée et son insertion tant personnelle que scolaire puis universitaire, en refusant d'admettre au séjour Mme B qui a désormais toutes ses attaches en France, le préfet de la Seine-Maritime a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressée.

3. Il suit de là, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision refusant de l'admettre au séjour ainsi que, par voie de conséquence, celle des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi, qui se trouvent privées de base légale.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

4. Eu égard au motif d'annulation énoncé ci-dessus, le présent jugement implique nécessairement la délivrance à Mme B d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", sous réserve d'un changement substantiel dans la situation de droit ou de fait de l'intéressée. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime ou au préfet territorialement compétent de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais d'instance :

5. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Madeline, associée de la SELARL Eden avocats, représentant Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Madeline, associée de la SELARL Eden avocats, de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 5 décembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de délivrer à Mme B un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français et a fixé le pays de renvoi est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Maritime ou au préfet territorialement compétent de délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " à Mme B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de la munir dans l'attente d'une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Me Madeline, associée de la SELARL Eden avocats, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Madeline renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Madeline, associée de la SELARL Eden avocats et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Galle, présidente,

M. Bellec, premier conseiller

et Mme Esnol, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2024.

La rapporteure,

Signé :

B. Esnol

La présidente,

Signé :

C. Galle La greffière,

Signé :

A. Hussein

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N. Drouilhet

N°2401548

ah

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