vendredi 10 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2401622 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Chambre 3P |
| Avocat requérant | EDEN AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 24 avril 2024, Mme C D, représentée par Me Leprince, demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 12 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a décidé de son transfert aux autorités portugaises ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une attestation temporaire de demande d'asile dans un délai de sept jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et, dans les mêmes conditions, d'enregistrer sa demande d'asile ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à la SELARL Eden avocats au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge, pour la SELARL Eden avocats, de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle, ou, à titre subsidiaire, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme D soutient que :
- l'arrêté contesté est entaché d'un défaut de motivation ;
- il a été pris en violation de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement et du Conseil ;
- il a été pris en violation de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement et du Conseil ;
- il appartiendra au préfet de justifier de l'existence et de la régularité de la demande adressée aux autorités portugaises ainsi que de la réponse de ces autorités ;
- il a été pris en violation de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement et du Conseil et est entaché d'un défaut d'examen de sa situation ainsi que d'erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 3 mai 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Constitution ;
- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Thielleux pour le traitement du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis et VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Thielleux, magistrate désignée ;
- les observations de Me Leprince, représentant Mme D, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'elle développe ;
- et les observations de Mme D, assistée de M. B, interprète assermenté en langue portugaise, qui répond aux questions posées par le tribunal ;
- le préfet de la Seine-Maritime n'étant ni présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C D, ressortissante angolaise née le 21 novembre 1997 à Luanda, a déposé une demande d'asile en France le 29 novembre 2023. A cette occasion, il a été révélé, à la suite de la consultation du fichier " Visabio ", qu'elle était titulaire d'un visa Schengen délivré le 1er juin 2023 par l'Angola, en représentation du Portugal, valable du 7 juin 2023 au 21 juillet 2023. Le 11 décembre 2023, le préfet de la Seine-Maritime a saisi les autorités portugaises d'une demande de reprise en charge de Mme D, lesquelles ont fait droit à cette demande le 9 février 2024, en application du point 4 de l'article 12 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Par l'arrêté attaqué du 12 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime a décidé du transfert de Mme D aux autorités portugaises.
Sur l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".
3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme D au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ; 2. L'Etat membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'Etat membre responsable, ou l'Etat membre responsable peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre Etat membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre Etat membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. () ". La mise en œuvre, par les autorités françaises, des dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 doit être assurée à la lumière des exigences définies par le second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution, selon lequel : " les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif ". Il en résulte que la faculté laissée à chaque Etat membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le règlement précité, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.
5. Si la requérante se prévaut de la présence sur le territoire français de sa sœur, cette seule circonstance n'est pas de nature à justifier que sa demande d'asile soit examinée par la France. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que Mme D a porté à la connaissance du préfet par un courrier du 7 décembre 2023 avoir retrouvé en France sa sœur, Mme A, qui est titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 2 décembre 2031 et qui l'héberge depuis leurs retrouvailles. Par leurs mentions concernant leurs parents, les actes d'état civil produits, à savoir les actes de naissance de Mme D et de sa sœur, que le préfet ne remet pas en cause, permettent d'établir de manière suffisamment probante le lien de parenté allégué. Par ailleurs, il ressort des déclarations circonstanciées de la requérante durant l'audience, qui ont paru sincères et qui sont concordantes avec l'attestation de sa sœur, laquelle était également présente à l'audience, que les intéressées font partie d'une fratrie de cinq, qu'elles ont été séparées et que, depuis leurs retrouvailles en France au mois de décembre 2023, Mme A héberge l'intéressée. Dans ces conditions, eu égard aux circonstances particulières dont Mme D justifie, soit ses liens familiaux en France, et alors même que sa sœur n'est pas un membre de sa famille au sens des dispositions du g) de l'article 2 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 pour l'application de l'article 9 du même règlement, le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en s'abstenant de faire usage de la faculté, rappelée au point 4 du présent jugement, lui permettant de décider d'examiner la demande d'asile de Mme D alors même que cet examen n'incombe pas aux autorités françaises en vertu des critères fixés par le règlement précité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être accueilli.
6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme D est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 12 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a décidé de son transfert aux autorités portugaises.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
7. Aux termes de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de transfert est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues au livre VII. L'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé. ".
8. En application des dispositions précitées, le présent jugement implique nécessairement que le préfet statue à nouveau sur le cas de Mme D, au regard des motifs exposés aux points 5 et 6 du présent jugement. Ainsi, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime ou à tout préfet compétent d'y procéder dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
9. Mme D est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que la SELARL Eden avocats, conseil de Mme D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à la SELARL Eden avocats d'une somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme D par le bureau d'aide juridictionnelle, une somme de 1 000 euros sera versée à Mme D.
D E C I D E :
Article 1er : Mme D est admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Article 2 : L'arrêté du 12 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a décidé du transfert de Mme D aux autorités portugaises est annulé.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Maritime ou à tout préfet compétent de statuer à nouveau sur le cas de Mme D, dans les conditions fixées au point 8, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement.
Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme D à l'aide juridictionnelle et sous réserve que la SELARL Eden avocats renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à la SELARL Eden avocats, conseil de Mme D, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme D par le bureau d'aide juridictionnelle, une somme de 1 000 euros sera versée à Mme D.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme D, à la SELARL Eden avocats et au préfet de la Seine-Maritime.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 mai 2024.
La magistrate désignée,
signé
D. Thielleux
Le greffier,
signé
J.-L. MichelLa République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
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