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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2401629

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2401629

mercredi 22 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2401629
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique
Avocat requérantDANTIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 24 avril 2024 et 22 mai 2024, M. B A, représenté par Me Dantier, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) in limine litis, de sursoir à statuer et saisir la juridiction civile d'une question préjudicielle concernant sa nationalité française et, dans l'attente, d'enjoindre à l'autorité préfectorale compétente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) d'annuler l'arrêté du 22 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de prendre les mesures propres à assurer l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ainsi que l'effacement de son inscription au fichier des personnes recherchées ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros hors taxes à verser à Me Dantier sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, ladite condamnation valant renonciation de Me Dantier au versement de l'aide juridictionnelle, ou, à défaut, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- in limine litis, l'arrêté contesté est dépourvu de base légale, dès lors qu'il justifie être de nationalité française et que les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne sont pas applicables aux ressortissants français ; à titre subsidiaire, il y a lieu de surseoir à statuer aux fins d'exception préjudicielle concernant la détermination de sa nationalité ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est illégal en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ;

- il est entaché d'un défaut d'examen personnalisé de sa situation ;

- il méconnaît l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il a été pris en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 mai 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de l'organisation judiciaire ;

- la loi n° 91-647 du 19 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Thielleux pour le traitement du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis et VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Thielleux, magistrate désignée ;

- et les observations de Me Dantier, représentant M. A, absent, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'elle développe ; elle demande également à ce qu'il soit sursis à statuer dans l'attente que M. A dépose une demande de certificat de nationalité française ;

- le préfet de la Seine-Maritime n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant algérien né le 10 septembre 1995, serait entré en France à la fin de l'année 2019 et a sollicité, le 9 juillet 2022, son admission au séjour au titre des points 5) et 7) de l'accord franco-algérien. Par un arrêté du 15 mai 2023, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de faire droit à sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de sa destination. Par un jugement n° 2303032 du 7 décembre 2023, le tribunal administratif de Rouen a rejeté la requête formée par l'intéressé à l'encontre de cet arrêté. Le 21 avril 2024, M. A a été interpelé et placé en garde-à-vue. Par un arrêté du 22 avril 2024, dont M. A demande l'annulation, le préfet de la Seine-Maritime lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées in limine litis :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 110-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le présent code régit, sous réserve du droit de l'Union européenne et des conventions internationales, l'entrée, le séjour et l'éloignement des étrangers en France ainsi que l'exercice du droit d'asile. ". Aux termes de l'article L. 110-3 de ce code : " Sont considérées comme étrangers au sens du présent code les personnes qui n'ont pas la nationalité française, soit qu'elles aient une nationalité étrangère, soit qu'elles n'aient pas de nationalité. ".

5. D'autre part, aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français. ". Aux termes de l'article 18-1 de ce code : " Toutefois, si un seul des parents est français, l'enfant qui n'est pas né en France a la faculté de répudier la qualité de Français dans les six mois précédant sa majorité et dans les douze mois la suivant. () ". Aux termes de l'article 20 du même code : " L'enfant qui est français en vertu des dispositions du présent chapitre est réputé avoir été français dès sa naissance, même si l'existence des conditions requises par la loi pour l'attribution de la nationalité française n'est établie que postérieurement. () ". Il résulte des dispositions de l'article 30 du code civil que la charge de la preuve, en matière de nationalité française, incombe à celui dont la nationalité est en cause sauf s'il est titulaire d'un certificat de nationalité française.

6. Enfin, aux termes de l'article 29 du code civil : " La juridiction civile de droit commun est seule compétente pour connaître des contestations sur la nationalité française ou étrangère des personnes physiques. / Les questions de nationalité sont préjudicielles devant toute autre juridiction de l'ordre administratif ou judiciaire à l'exception des juridictions répressives comportant un jury criminel. ". Aux termes de l'article R. 771-2 du code de justice administrative : " Lorsque la solution d'un litige dépend d'une question soulevant une difficulté sérieuse et relevant de la compétence de la juridiction judiciaire, la juridiction administrative initialement saisie la transmet à la juridiction judiciaire compétente. Elle sursoit à statuer jusqu'à la décision sur la question préjudicielle. ".

7. Il résulte de ces dispositions que l'exception de nationalité ne constitue, en vertu des dispositions de l'article 29 du code civil, une question préjudicielle que si elle présente une difficulté sérieuse.

8. Pour contester l'arrêté attaqué, M. A soutient que, son père étant de nationalité française, il est lui-même de nationalité française par filiation. Il produit à cette fin une copie intégrale datée du 12 mai 2024 de son acte de naissance, une copie intégrale datée du même jour de l'acte de mariage de ses parents, ainsi que le certificat de nationalité française délivré à son père le 21 novembre 2023 par le tribunal judiciaire de Paris. Le préfet ne conteste ni la validité de ces actes et documents, ni la nationalité française du père de l'intéressé. Il n'allègue pas davantage que M. A aurait renoncé à la nationalité française. Enfin, la circonstance que M. A ne justifie pas avoir engagé de démarche en vue d'obtenir un certificat de nationalité française est au demeurant sans incidence sur la question de savoir s'il est de nationalité française.

9. Dans ces conditions, la question de savoir si M. A est de nationalité française présente à juger une difficulté sérieuse. La solution du présent litige dépend de la réponse qui sera donnée à cette question, qu'il n'appartient qu'à l'autorité judiciaire de trancher. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la juridiction compétente aurait rendu une décision se prononçant sur cette question. Il y a dès lors lieu de surseoir à statuer sur la requête de M. A jusqu'à ce que la juridiction compétente se soit prononcée sur la question préjudicielle, et de transmettre cette question au tribunal judiciaire de Lille, compétent en vertu de l'article D. 211-10 du code de l'organisation judiciaire, et du tableau VIII annexé à ce code.

10. Enfin, le présent jugement n'implique pas nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de délivrer à M. A une autorisation provisoire de séjour. Les conclusions à fin d'injonction présentées in limine litis doivent par suite être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire.

Article 2 : Il est sursis à statuer sur la requête n° 2401629 jusqu'à ce que le tribunal judiciaire de Lille se soit prononcé sur la question de savoir si M. A est de nationalité française.

Article 3 : La question mentionnée à l'article précédent est transmise au tribunal judiciaire de Lille.

Article 4 : Les conclusions à fin d'injonction présentées in limine litis sont rejetées.

Article 5 : Tous droits, conclusions et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Dantier, au préfet de la Seine-Maritime et au tribunal judiciaire de Lille.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 mai 2024.

La magistrate désignée,

Signé

D. Thielleux

La greffière,

Signé

S. Leconte

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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