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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2401648

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2401648

mercredi 5 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2401648
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique 4
Avocat requérantGASMI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n° 2402310 du 25 avril 2024, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Rennes a transmis au tribunal administratif de Rouen la requête de M. C B A, enregistrée le 23 avril 2024.

Par cette requête, enregistrée sous le n° 2401648, M. B A, représenté par Me Gasmi, demande au tribunal d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 21 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois mois.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une personne ne disposant pas d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est intervenu au terme d'une procédure irrégulière en l'absence de respect de son droit à être préalablement entendu ;

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

La requête a été communiquée au préfet de la Seine-Maritime, qui n'a pas produit d'observations.

M. B A a déposé une demande d'aide juridictionnelle enregistrée le 4 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Par une décision du 2 avril 2024, le président du tribunal a désigné M. D comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter et VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 4 juin 2024, après avoir présenté son rapport, le magistrat désigné a entendu les observations de Me Somda, substituant Me Gasmi pour M. B A, qui a repris les conclusions et moyens exposés dans la requête. Elle a ajouté que l'arrêté attaqué est dépourvu de base légale dès lors qu'il est fondé sur une obligation de quitter le territoire français intervenue plus d'un an auparavant. Elle a en outre indiqué que la demande de titre de séjour de M. B A était toujours en cours d'instruction. Ont également été entendues les observations de M. B A, qui a précisé les circonstances dans lesquelles se sont déroulés les faits ayant justifié son placement en garde à vue, les modalités de son audition par les services de police. Il a enfin indiqué souhaiter pouvoir rester en France pour s'occuper de son enfant et poursuivre sa formation, dans le cadre d'un baccalauréat professionnel.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était pas présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, à 11 h 58, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B A, ressortissant camerounais né le 2 février 2004, déclare être entré au cours de l'année 2020 sur le territoire français. Il a été confié à compter du 8 octobre 2020 au service de l'aide sociale à l'enfance de la Seine-Maritime. Le 17 janvier 2022, l'intéressé a sollicité un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 24 février 2023, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté cette demande et a fait obligation à M. B A de quitter le territoire français. Par un jugement n° 2301444 du 10 octobre 2023, confirmé par une ordonnance n° 23DA02332 du 15 février 2024 du président de la 4ème chambre de la cour administrative d'appel de Douai, le tribunal administratif de Rouen a rejeté le recours de l'intéressé contre cet arrêté. Le 4 décembre 2023, M. B A avait auparavant sollicité un titre de séjour. Par suite de l'interpellation de ce dernier et de son placement en garde à vue, le 19 avril 2024, pour des faits de violence sur conjoint, et par l'arrêté attaqué du 21 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois mois à l'encontre de M. B A.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 susvisé : " () / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire en application des dispositions précitées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

5. D'autre part, aux termes de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ".

6. Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

7. Il est constant que M. B A est père d'un enfant de nationalité française, né le 26 novembre 2023, de sa relation avec une ressortissante française, débutée selon ses déclarations, non contredites, trois ans auparavant. Contrairement à ce qu'a relevé le préfet dans l'arrêté attaqué, il ressort des pièces du dossier que, résidant avec sa compagne et leur enfant depuis sa naissance, l'intéressé est réputé contribuer à l'entretien et à l'éducation de ce dernier. Outre une attestation en ce sens de la mère de sa compagne, il verse une attestation, établie le 22 avril 2024 par les services du département de la Seine-Maritime, certifiant sa présence lors d'une consultation de puériculture tenue le 15 mars 2024, ainsi que des justificatifs d'achat d'articles pour bébé. A cet égard, M. B A est inscrit, en qualité d'apprenti, en deuxième année de certificat d'aptitude professionnelle " Constructeur de routes et d'aménagements urbains ". Dans le cadre de cette formation, où il a obtenu des résultats satisfaisants, il bénéficie d'un contrat d'alternance, en vertu duquel il perçoit une rémunération à hauteur de 60 % du SMIC. Il justifie ainsi de ressources légales lui permettant d'assumer ses charges familiales. Dans ces conditions, M. B A justifie contribuer à l'entretien et à l'éducation de son enfant, motif pour lequel il a sollicité, le 4 décembre 2023, la délivrance d'un titre de séjour en sa qualité de parent d'enfant français.

8. Après avoir relevé que M. B A a été interpelé et placé en garde à vue le 19 avril 2024 pour des faits de violence sur conjoint, le préfet a estimé, dans l'arrêté attaqué, qu'il représentait, au vu de ces seuls faits, une menace à l'ordre public. Toutefois, faute d'avoir produit un mémoire en défense, le préfet n'apporte aucune précision quant aux circonstances dans lesquels les faits en cause ont été commis, alors cependant que M. B A fait valoir, sans être contredit, que les services de police sont intervenus sur appel, non de sa compagne, mais d'une voisine, et que les faits litigieux se sont limités à une altercation verbale, en l'absence de toute violence physique, ce dont sa compagne a attesté auprès du tribunal judiciaire. Il ne ressort en outre pas des pièces du dossier que celle-ci ait déposé plainte, ni que lesdits faits aient donné lieu à des poursuites pénales. Dans ces conditions, le comportement de M. B A ne peut être regardé comme présentant une menace pour l'ordre public.

9. Eu égard à ce qui a été dit au point 7, M. B A démontre son implication dans sa relation avec son enfant en bas âge, essentielle à son développement. En outre, les deux parents étant de nationalités distinctes, la cellule familiale ne pourra se reconstituer dans son pays d'origine. Enfin, la durée de l'interdiction de retour prononcée, aussi brève soit-elle, doit être appréciée au regard du temps supplémentaire nécessaire à l'instruction de la demande du visa requis pour le retour régulier de M. B A en France. Dans ces conditions, le préfet a porté une atteinte disproportionnée à l'intérêt supérieur de l'enfant de l'intéressé en prononçant l'interdiction de retour sur le territoire français attaquée. Par suite et en l'absence de menace pour l'ordre public, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations citées au point 5 doit être accueilli.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 21 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois mois.

Sur les conséquences de l'annulation :

11. Aux termes de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement ".

12. L'exécution du présent jugement implique également, en application des dispositions précitées, la suppression du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans les conditions prévues à l'article 7 du décret du 28 mai 2010 susvisé.

D E C I D E :

Article 1 : M. B A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 21 avril 2024 du préfet de la Seine-Maritime est annulé.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B A, à Me Gasmi et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 5 juin 2024.

Le magistrat désigné,

Signé : J. DLe greffier,

Signé : J.-B. Mialon

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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