jeudi 23 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2401928 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge Unique |
| Avocat requérant | TROFIMOFF |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 19 mai 2024, M. A E, représenté par Me Trofimoff, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 13 mai 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a prolongé l'interdiction de retour sur le territoire français dont il fait l'objet pour une durée d'un an ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer un titre de séjour temporaire, dans un délai d'une semaine à compter de la notification du jugement à intervenir ;
4°) de condamner le préfet de la Seine-Maritime aux entiers dépens.
Il soutient que l'arrêté contesté :
- est insuffisamment motivé ;
- lui a été notifié sans traduction ni explication, en méconnaissance de l'article R. 613-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que la jeune B D, née d'une précédente union de son actuelle épouse, s'est vu reconnaître le bénéfice de l'asile, est scolarisée en France et entretient des liens affectifs avec lui ; en vertu du principe d'unité de la famille, les décisions du 6 mars 2023 par lesquelles le préfet de la Seine-Maritime lui a fait obligation, ainsi qu'à son épouse, de quitter le territoire français doivent être considérées comme abrogées par la reconnaissance du bénéfice de l'asile au profit de la jeune B D ;
- méconnaît le premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- méconnaît le motif n° 33 de la directive 2013/32/UE du 26 juin 2013
- méconnaît l'article 5 de la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 ;
- méconnaît les articles R. 425-12, R. 511-1, R. 611-1 et R. 611-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l' " article 6 de la circulaire du 27 décembre 2016 " ;
- méconnaît l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense enregistré le 19 mai 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 19 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Thielleux pour le traitement du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis et VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Thielleux, magistrate désignée ;
- les observations de Me Trofimoff, représentant M. E, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'il développe ;
- et les observations de M. E, assisté de Mme C, interprète assermentée en langue géorgienne, qui répond aux questions posées par le tribunal ;
- le préfet de la Seine-Maritime n'étant ni présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. A E, ressortissant géorgien né le 2 mars 1983, serait entré en France en 2012 pour la première fois et au mois de juillet 2022 pour la dernière fois. Par une décision du 8 juin 2012, confirmée par une décision du 6 septembre 2013 de la Cour nationale du droit d'asile, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a refusé de faire droit à sa demande d'asile. M. E a bénéficié d'une carte de séjour temporaire à compter du 31 juillet 2014, régulièrement renouvelée jusqu'au 6 octobre 2019, en qualité d'étranger malade. Par un arrêté du 14 août 2020, le sous-préfet du Havre lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de sa destination. Par un jugement n° 2004380 du 26 janvier 2021, confirmé par une ordonnance n° 21DA00999 du 24 juin 2021 de la cour administrative d'appel de Douai, devenue définitive, le tribunal administratif de Rouen a rejeté le recours formé par l'intéressé à l'encontre de cet arrêté. Par une décision du 28 septembre 2022, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté la demande de réexamen de sa demande d'asile. Par une décision du 29 mars 2023, la Cour nationale du droit d'asile a rejeté le recours formé par M. E à l'encontre de la décision du 28 septembre 2022. Par un arrêté du 22 février 2023, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de sa destination. Par un jugement n° 2301161 du 20 avril 2023, devenu définitif, le magistrat désigné du tribunal administratif de Rouen a rejeté le recours formé par l'intéressé à l'encontre de cet arrêté. Par deux arrêtés notifiés le 28 mai 2023, le préfet de la Seine-Maritime a interdit à M. E le retour sur le territoire français pour une durée d'un an et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Par un arrêté du 6 juillet 2023, le préfet a prolongé l'assignation à résidence dont l'intéressé faisait l'objet. Par un jugement n° 2302758 du 13 juillet 2023, devenu définitif, le magistrat désigné du tribunal administratif de Rouen a rejeté le recours formé par l'intéressé à l'encontre de cet arrêté. Le 13 mai 2024, M. E a été interpelé pour des faits de défaut de permis de conduire. Par un jugement n° 2401850 du 16 mai 2024, le magistrat désigné du tribunal administratif de Rouen a rejeté le recours formé par l'intéressé à l'encontre de l'arrêté du 13 mai 2024 par lequel le préfet de la Seine Maritime l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Par un arrêté du 13 mai 2024, dont M. E demande l'annulation, le préfet de la Seine-Maritime a prolongé d'un an l'interdiction de retour sur le territoire français dont il fait l'objet.
Sur l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".
3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. Aux termes de l'article L. 612-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut prolonger l'interdiction de retour pour une durée maximale de deux ans dans les cas suivants : / () 2° L'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français au-delà du délai de départ volontaire qui lui avait été accordé ; () ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".
5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
6. Il est constant que B D, enfant mineure née d'une précédente union de l'actuelle épouse de M. E, s'est vu reconnaître la qualité de réfugiée par une décision du 21 novembre 2023 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. Le requérant soutient sans être contesté être proche de sa belle-fille, qui réside avec son épouse et lui-même et qui l'accompagnait durant l'audience publique. L'unité familiale n'est pas remise en cause par le préfet de la Seine-Maritime, qui se borne à faire valoir que l'intéressé n'avait pas porté à sa connaissance, préalablement à la décision en litige, la circonstance que sa belle-fille bénéficiait de la qualité de réfugiée. Dans ces circonstances particulières, et alors que la décision attaquée a nécessairement pour effet d'empêcher la reconstitution de la cellule familiale de M. E, la jeune B D et sa mère ayant vocation, au vu de ce qui vient d'être énoncé et au regard de l'article L. 424-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et du 4° de l'article L. 424-11 du même code, à résider en France, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être accueilli.
7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. E est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 13 mai 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a prolongé d'un an l'interdiction de retour sur le territoire français dont il fait l'objet.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
8. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Il y a lieu, par suite, de rejeter les conclusions de M. E à fin d'injonction.
Sur les dépens :
9. La présente instance n'ayant comporté aucun dépens au sens de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, les conclusions présentées par M. E relatives aux dépens ne peuvent être que rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire.
Article 2 : L'arrêté du 13 mai 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a prolongé d'un an l'interdiction de retour sur le territoire français dont M. E fait l'objet est annulé.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, à Me Trofimoff et au préfet de la Seine-Maritime.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2024.
La magistrate désignée,
Signé
D. Thielleux
La greffière,
Signé
S. Leconte
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
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