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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2401943

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2401943

jeudi 17 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2401943
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantLABELLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 mai 2024, Mme C B, représenté par Me Labelle, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine- Maritime lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " ou de réexaminer sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou à titre subsidiaire, la somme de 1 500 euros à lui verser directement au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait le principe général du droit de l'Union européenne relatif au droit d'être entendu, dès lors qu'elle n'a pas été invitée par le préfet de la Seine-Maritime à présenter ses observations avant que ce dernier ne prenne sa décision ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est illégale, dès lors qu'elle peut obtenir un titre de séjour de plein droit sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet a commis une erreur sur l'exactitude matérielle des faits ;

- le préfet a commis une erreur sur la qualification juridique des faits en estimant qu'aucune circonstance exceptionnelle ne justifiait son admission exceptionnelle au séjour ;

- le préfet a entaché sa décision d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- le préfet a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait le principe général du droit de l'Union européenne relatif au droit d'être entendu, dès lors qu'elle n'a pas été invitée par le préfet de la Seine-Maritime à présenter ses observations avant que ce dernier ne prenne sa décision ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense enregistré le 13 juin 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 26 septembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bellec,

- et les observations de Me Labelle, pour Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, de nationalité camerounaise, est née le 9 mars 1982. Après que son époux a obtenu la qualité de réfugié en France, elle est entrée régulièrement en France au titre du regroupement familial le 24 avril 2021, accompagnée de sa fille. Elle a obtenu une carte de résident valable du 16 septembre 2021 au 15 septembre 2031. Le 28 décembre 2023, le divorce de Mme B a été prononcé par le tribunal judicaire de Rouen. Par un arrêté du 9 janvier 2024, le préfet de la Seine-Maritime a prononcé le retrait du titre de séjour dont bénéficiait Mme B. Par l'arrêté attaqué du 23 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime a fait obligation à l'intéressée de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, et a fixé le pays de renvoi de cette mesure d'éloignement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, par arrêté du 21 mars 2024, régulièrement publié le lendemain au recueil des actes administratifs de la préfecture, M. E D, directeur des migrations et de l'intégration, a reçu délégation du préfet de la Seine-Maritime à l'effet de signer, dans le cadre des attributions de sa direction, les décisions relatives mesures d'éloignement des étrangers, aux délais de départ volontaire et la fixation du pays de renvoi. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.

3. Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée () ". Il ressort des pièces du dossier que la décision d'obligation de quitter le territoire attaquée vise la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment l'article L. 611-1, 3°. Elle précise que le titre de séjour a été retiré, et fait état de la situation personnelle et familiale de Mme B. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de cette décision doit par suite être écarté de même que celui-ci tiré du défaut d'examen de la situation personnelle de la requérante, qui ne ressort pas des pièces du dossier.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays à destination duquel il pourra être renvoyé en exécution de cette obligation, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

5. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, notamment de son arrêt C-383/13 M. A, N. R./Staatssecretaris van Veiligheid en Justitie du 10 septembre 2013, que toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

6. En l'espèce, la carte de résident de Mme B a été retirée par un arrêté du 9 janvier 2024 suite à une procédure contradictoire engagée par le préfet de la Seine-Maritime le 30 mai 2023. Mme B n'a produit aucune observation ou élément sur sa situation personnelle dans le cadre de cette procédure. Si elle fait valoir qu'elle n'a pas été mise à même de présenter ses observations avant l'édiction de la mesure d'éloignement, et notamment d'invoquer la circonstance que son divorce a été prononcé dans un contexte de violences conjugales commises à son encontre, les pièces du dossier, qui ne sont pas suffisamment probantes pour établir la réalité des violences alléguées, ne permettent pas d'établir, à cet égard, que la procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent. Mme B n'est donc pas fondée à soutenir que la décision est intervenue en méconnaissance de son droit à être entendue.

7. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

8. Mme B est entrée en France en 2021 à l'âge de 39 ans. Elle est célibataire, ne justifie d'aucune intégration sociale ni personnelle et elle exerce une activité professionnelle dans le cadre de contrats de très courte durée lui procurant de très faibles ressources. Si elle soutient que sa fille, majeure, poursuit ses études en France, rien ne fait obstacle à ce qu'elle puisse se voir délivrer des visas de court séjour pour rendre visite à sa fille. Il suit de là que Mme B n'est pas fondée à soutenir que la décision l'obligeant à quitter le territoire français méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". Le moyen tiré de ce que Mme B remplirait les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour de plein droit sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 8.

10. En sixième lieu, si la requérante soutient que la décision d'obligation de quitter le territoire français est entachée d'inexactitude matérielle des faits, elle se borne à invoquer à l'appui de ce moyen l'intensité et la stabilité de ses liens familiaux en France. Toutefois, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 8, ce moyen doit être écarté.

11. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 8, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision attaquée sur la situation personnelle et familiale de Mme B doit être écarté.

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit au point 2 que la délégation de signature accordée à M. D s'étend aux décisions fixant le pays de renvoi. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée doit être écarté.

13. En deuxième lieu, la décision attaquée vise l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et précise que les pays à destination desquels l'intéressée est susceptible d'être éloignée sont celui dont elle a la nationalité ou tout autre pays dans lequel elle est légalement admissible à l'exception d'un Etat membre de l'Union européenne de l'Islande, du Liechtenstein, de la Norvège et de la Suisse. Il comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision fixant le pays de renvoi. Il suit de là, que le moyen tiré d'une motivation insuffisante de cette décision doit être écarté.

14. En troisième lieu, Mme B a été invitée à présenter ses observations avant l'intervention de la décision de retrait de titre de séjour du 9 janvier 2024. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme B aurait pu présenter à l'administration des éléments de nature à influer sur le sens de la décision fixant le pays de renvoi en date du 23 avril 2024 si elle avait de nouveau invitée à présenter des observations avant l'intervention de cette dernière décision. A cet égard, la circonstance qu'elle sera " identifiée " comme l'ex-épouse d'un réfugié par les autorités camerounaises en cas de retour dans ce pays et qu'elle encourra des risques pour sa sécurité de ce seul fait ne permet pas d'établir, compte tenu du caractère très général de cette allégation, que Mme B aurait pu mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que la procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

15. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales () ". Selon l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

16. Si Mme B soutient être exposée à des risques de traitements inhumains ou dégradants en cas de retour au Cameroun du fait que son ancien conjoint a obtenu le statut de réfugié, elle n'apporte aucun élément de précision ni de justification à l'appui de cette affirmation. Par suite, elle n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ou qu'elle serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

17. En dernier lieu, il résulte de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français. Dès lors, elle n'est pas fondée à se prévaloir de l'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire français à l'encontre de la décision fixant le pays de destination.

18. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de Mme B tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué doivent être rejetées. Ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte doivent être rejetées par voie de conséquence. Ses conclusions et celles de son avocat tendant à l'octroi de frais d'instance doivent également être rejetées, l'Etat n'étant pas la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié Mme C B, à Me Labelle et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Galle, présidente,

M. Bellec, premier conseiller,

et Mme Esnol, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2024.

Le rapporteur,

C. Bellec

La présidente,

C. Galle La greffière,

A. Hussein

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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