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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2401994

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2401994

jeudi 30 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2401994
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique
Avocat requérantMUKENDI NDONKI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 mai 2024 et des pièces enregistrées les 24, 25 et 27 mai 2024, M. D B, représenté par Me Mukendi Ndonki, demande au Tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 22 mai 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

3°) d'annuler l'arrêté du 22 mai 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros en application de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 ou, à titre subsidiaire, au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français :

*est insuffisamment motivée ;

*est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

*méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

*est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

- la décision refusant un délai de départ volontaire :

*est insuffisamment motivée ;

*est dépourvue de base légale dès lors que l'obligation de quitter le territoire français est elle-même illégale ;

*méconnaît l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

*est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

- la décision fixant le pays de destination :

*est insuffisamment motivée ;

*est dépourvue de base légale dès lors que l'obligation de quitter le territoire français est elle-même illégale.

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

*est insuffisamment motivée ;

*est dépourvue de base légale dès lors que l'obligation de quitter le territoire français est elle-même illégale ;

*méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

*est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

- la décision d'assignation à résidence :

*a été prise par une autorité incompétente ;

*est insuffisamment motivée ;

*est dépourvue de base légale dès lors que l'obligation de quitter le territoire français est elle-même illégale ;

*est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

*méconnaît l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

*est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 mai 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu :

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné M. Armand comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 27 mai 2024, ont été entendus le rapport de M. Armand, magistrat désigné, et les observations de Me Mukendi Ndonki, pour M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, le préfet de la Seine-Maritime n'étant présent ni représenté.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience, en application des dispositions de l'article R.776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain né le 8 août 2001, est entré régulièrement en France le 29 janvier 2017. Il demande au tribunal d'annuler, d'une part, l'arrêté du 22 mai 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans, et, d'autre part, l'arrêté du même jour lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire en application des dispositions mentionnées au point précédent.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, l'arrêté en litige comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Il est donc suffisamment motivé.

5. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Seine-Maritime n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation du requérant. Le moyen doit donc être écarté.

6. En troisième lieu, M. B fait valoir qu'il est entré régulièrement en France à l'âge de 15 ans, en compagnie de sa mère et de sa sœur et qu'il y a rejoint une autre de ses sœurs, qui est titulaire d'une carte de résident. Il ajoute qu'il a suivi ses études sur le territoire français en obtenant un CAP " maçonnerie et échafaudages ", se prévaut de ses perspectives d'insertion professionnelle ainsi que d'une relation de concubinage. Toutefois, et alors que cette relation est très récente, il ressort des pièces du dossier que le requérant a quitté le territoire français pour rejoindre son frère en Belgique de 2021 à 2023. En outre, sa mère et l'une de ses sœurs sont en situation irrégulière en France. Enfin, même si son père est décédé en 2018, M. B n'établit pas être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il a vécu la majeure partie de sa vie, ou ne pas être admissible en Belgique, pays où réside son frère. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée a porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

7. En dernier lieu, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux énoncés précédemment.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

8. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () ".

9. S'il n'est pas contesté que M. B a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français par un arrêté du préfet de la Seine-Maritime en date du 25 novembre 2020, dont la légalité a été confirmée par un jugement du tribunal administratif de Rouen du 30 avril 2021, il a quitté la France de 2021 à 2023 pour rejoindre la Belgique. Il ne peut donc être regardé comme s'étant soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement. En outre, le préfet de la Seine-Maritime ne produit aucun élément justifiant que le comportement du requérant constituerait une menace pour l'ordre public. Dès lors, la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire à M. B est entachée d'illégalité et doit être annulée, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10 Les moyens tirés de l'insuffisante motivation de la décision contestée et du défaut de base légale doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux énoncés précédemment.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ".

12. Ainsi qu'il a été dit au point 9, la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire à M. B est entachée d'illégalité. Il ne pouvait donc légalement faire l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français en application des dispositions précitées de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

13. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision interdisant le retour sur le territoire français de M. B pour une durée de trois ans doit être annulée.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

14. En premier lieu, en vertu de l'arrêté du 21 mars 2024 du préfet de la Seine-Maritime, publié au Recueil des actes administratifs de la préfecture de la Seine Maritime n° 76-2024-046 du 22 mars 2024, Mme A C, cheffe du bureau de l'éloignement de la direction des migrations et de l'intégration, a reçu délégation pour signer, notamment, les décisions d'assignation à résidence. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence doit être écarté.

15. En deuxième lieu, la décision querellée comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée. Elle est donc suffisamment motivée.

16. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Seine-Maritime n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation du requérant. Le moyen doit donc être écarté.

17. En quatrième lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que l'obligation de quitter le territoire prise à l'encontre de M. B n'est pas entachée d'illégalité et n'encourt pas l'annulation. Le moyen tiré du défaut de base légale doit donc être écarté.

18. En cinquième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B ne présente pas de documents de voyage en cours de validité et ne peut quitter le territoire français. Il ne produit aucun élément établissant que son éloignement ne demeure pas une perspective raisonnable. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit donc être écarté.

19. En dernier lieu, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux exposés précédemment.

20. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander l'annulation des décisions refusant un délai de départ volontaire et lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. Cette dernière annulation implique nécessairement, en application des dispositions de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 7 du décret du 28 mai 2010 susvisé, la suppression de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans impliquer nécessairement d'autres mesures d'exécution et sans qu'il y soit besoin d'ordonner une astreinte. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet territorialement compétent de procéder à cette suppression. Il n'y a pas lieu de faire droit à la demande que présente M. B, qui n'est pas la partie gagnante pour l'essentiel, au titre des frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les décisions du 22 mai 2024 refusant à M. B un délai de départ volontaire et lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans sont annulées.

Article 3 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de procéder à la suppression du signalement de M. B dans le système d'information Schengen dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, à Me Mukendi Ndonki et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2024.

Le magistrat désigné,

G. ARMANDLa greffière,

P. HIS

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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